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Le cinéma québécois a souvent exploré la famille comme un champ de bataille. Des Invasions barbares à C.R.A.Z.Y., en passant par Mommy ou Gaz Bar Blues, il revient sans cesse à cette vérité universelle : ce sont les êtres que nous aimons le plus qui nous connaissent le moins. Avec 125, rue des Malaises, Louis Bélanger ne cherche pourtant pas à réinventer ce territoire. Il choisit plutôt d'y retirer l'artifice. Le résultat est un film d'une authenticité si désarmante qu'il donne parfois l'impression de surprendre la caméra elle-même.
La prémisse pourrait laisser croire à un drame sur l'aide médicale à mourir. Laurent Perrier (Rémy Girard) convoque sa famille dans sa maison de campagne pour annoncer une décision irrévocable. Il ne veut plus continuer. Pas parce qu'il souffre d'une maladie terminale, mais parce qu'il estime avoir atteint le terme de son parcours. À partir de cette déclaration naît une succession de révélations, de conflits, de maladresses, d'humour involontaire et de tendresse qui transforme progressivement ce qui semblait être un film sur la mort en une profonde réflexion sur la liberté, la famille et le besoin humain de contrôler l'incontrôlable.
Puis vient la révélation. Les dialogues ont été largement construits à partir d'improvisations des comédiens. Cette information bouleverse entièrement la perception du film. On comprend soudain pourquoi chaque échange semble découvert plutôt qu'écrit. Pourquoi personne ne paraît attendre son tour pour parler. Pourquoi les regards racontent souvent davantage que les mots eux-mêmes.
Louis Bélanger a pris un risque immense : abandonner une partie du contrôle pour laisser surgir la vérité des acteurs. C'est précisément dans cet abandon que le film trouve sa plus grande force.
Rémy Girard livre probablement l'une des performances les plus dépouillées de sa carrière. Il ne cherche jamais à susciter la compassion. Son Laurent n'est ni héroïque ni martyr. C'est un homme fatigué d'habiter sa propre existence. Girard joue avec une économie de moyens remarquable. Une légère hésitation avant une phrase. Un regard perdu vers la fenêtre. Une respiration plus longue que les autres. Dans ses yeux passe toute une vie que le scénario refuse heureusement d'expliquer.
Geneviève Schmidt lui offre une réplique bouleversante. Son personnage oscille constamment entre la colère, l'incompréhension et un amour qu'elle refuse d'abandonner. Pier-Luc Funk apporte une fragilité inattendue qui évite toute caricature générationnelle, tandis que Claude Legault et Guylaine Tremblay insufflent cette humanité maladroite qui caractérise les grandes familles : celles qui s'aiment énormément sans jamais savoir comment se le dire.
Le film pose alors une question infiniment plus complexe que le simple débat sur l'aide médicale à mourir. À qui appartient une vie ? À celui qui la vit ? Ou à ceux qui devront continuer sans elle ?
Il est impossible pour plusieurs spectateurs québécois de recevoir cette interrogation comme une simple fiction. Depuis quelques années, l'aide médicale à mourir fait désormais partie de notre réalité collective. Pour certains, elle demeure un débat politique. Pour d'autres, elle porte un visage, une voix, un membre de leur famille.
C'est précisément là que 125, rue des Malaises trouve une puissance inattendue.
Sans jamais transformer son sujet en manifeste idéologique, le film accepte d'habiter cette zone inconfortable où aucune réponse n'est entièrement satisfaisante.
Visuellement, le directeur de la photographie Jérôme Sabourin signe un travail d'une grande délicatesse. Sa caméra ne cherche jamais à embellir artificiellement les personnages. Elle préfère contempler le monde vivant qui les entoure : les oiseaux, les insectes, les chiens qui traversent le cadre, les arbres agités par le vent, les reflets de l'eau, les plantes qui continuent de pousser avec une indifférence magnifique aux drames humains. La nature n'est pas ici un décor. Elle devient un contrepoint philosophique. Pendant que les humains débattent du moment où une vie devrait se terminer, le reste du vivant poursuit silencieusement son cycle.
Cette présence constante du monde naturel donne au film une respiration rare. Les silences deviennent aussi importants que les dialogues. Les paysages semblent écouter les personnages autant que le spectateur.
Louis Bélanger comprend quelque chose que beaucoup de réalisateurs oublient : un film n'est jamais uniquement constitué de ce qui est dit. Il est aussi composé de tout ce qui demeure suspendu. La mise en scène adopte cette même retenue. Aucun mouvement de caméra démonstratif. Aucun montage cherchant à manipuler les émotions. Claude Palardy laisse les scènes respirer suffisamment longtemps pour que l'inconfort, puis la vérité, puissent apparaître.
Ce refus du spectaculaire explique peut-être pourquoi le film surprend autant. À une époque où tant de productions confondent intensité émotionnelle et volume sonore, 125, rue des Malaises choisit la discrétion. Et cette discrétion devient bouleversante.
| Denise Robert, Louis Bélanger, Rémy Girard, Geneviève Schmidt, Pier-Luc Funk et Claude Legault le 13 juillet 2026. Photo © Lena Ghio 2026 |
Ce passage imperceptible entre le comique et le tragique constitue probablement la plus belle réussite du film.
125, rue des Malaises ne prétend pas résoudre le débat sur le droit de mourir. Il fait quelque chose de beaucoup plus rare : il redonne un visage humain à une conversation devenue trop souvent abstraite. Dans un paysage cinématographique où les scénarios cherchent fréquemment à convaincre, Louis Bélanger choisit simplement de regarder. De laisser vivre ses personnages. De faire confiance à ses acteurs. De croire que l'authenticité possède encore une puissance dramatique supérieure à tous les artifices.
Et il avait raison.
Parce qu'au terme de ces 94 minutes, ce dont on se souvient n'est pas l'intrigue, ni même les rebondissements. Ce sont ces regards. Ces silences. Cette langue enfin libérée. Cette impression troublante d'avoir passé une soirée avec une famille qui pourrait être la nôtre.
C'est peut-être cela, finalement, le plus beau compliment que l'on puisse adresser à un film : pendant un moment, il ne ressemble plus à du cinéma. Il ressemble à la vie.


