À l’heure où les industries culturelles recyclent leurs franchises avec une régularité industrielle, l’arrivée au cinéma des Légendaires aurait pu n’être qu’un mouvement stratégique de plus : capitaliser sur une bande dessinée à succès, flatter une base de fans fidèle, ouvrir la voie à un univers étendu. La série créée par Patrick Sobral, forte de plus de vingt albums et de millions d’exemplaires vendus, appartient depuis longtemps au panthéon de la fantasy jeunesse francophone. Mais sous la direction de Guillaume Ivernel, le passage au long métrage d’animation cherche autre chose qu’une simple transposition : il ambitionne de reformuler le mythe fondateur d’une génération élevée à la croisée du manga, du roman d’aventure et du jeu vidéo.
Le pari est audacieux. L’univers d’Alysia, monde aux accents médiévaux et rétrofuturistes, est saturé de mythologies, de lignées royales, de créatures hybrides et de querelles magiques. En choisissant de condenser l’intrigue autour de la malédiction de la Pierre de Jovénia — ce cataclysme qui enferme les héros dans des corps d’enfants de dix ans — le film s’attaque d’emblée à l’un des nœuds dramatiques les plus féconds de la bande dessinée. Danaël, Jadina, Gryf, Shimy et Razzia ne sont pas des enfants appelés à devenir adultes ; ils sont des adultes prisonniers d’une enfance imposée. Ce renversement, loin d’être un simple gimmick narratif, donne au récit une tonalité mélancolique inattendue.
Et pourtant, sous cette finition parfois clinique, affleure une inquiétude plus adulte. Le film s’ouvre sur une défaite morale : Les Légendaires ont sauvé le monde, mais au prix d’une catastrophe irréversible. Leur gloire passée s’est muée en opprobre. Deux ans après la malédiction, chacun vit dans l’exil, hanté par la culpabilité. Danaël porte le poids d’un leadership fissuré ; Jadina, princesse déchue, compose avec les attentes d’un royaume humilié ; Gryf rumine une colère qu’il ne sait plus canaliser ; Shimy revendique une indépendance fragile ; Razzia, sous ses dehors bravaches, dissimule une lassitude presque existentielle.
L’un des mérites du film est de prendre au sérieux ces fractures. Là où tant d’adaptations jeunesse se contentent de typologies rassurantes — le chef noble, la magicienne brillante, le guerrier fougueux — Les Légendaires laissent affleurer les contradictions. Le retour de la menace, catalysé par l’énigmatique Elysio, n’est pas seulement un moteur narratif : il devient l’occasion d’un réapprentissage. Se retrouver, après la honte et la dispersion, suppose d’accepter que l’on n’est plus tout à fait les mêmes.
Cependant, la condensation inhérente au format de quatre-vingt-dix minutes agit comme une épée à double tranchant. L’univers, si riche sur papier, se voit ici réduit à quelques décors emblématiques : cités champignons, forêts elfiques, gorges glacées. Ils sont magnifiquement rendus, baignés de lumières changeantes, mais souvent traversés trop vite. Chaque nouveau lieu semble promettre une digression, une respiration, qu’une coupe rapide vient aussitôt interrompre. Le film avance comme s’il craignait de perdre l’attention d’un public réputé volatile.
Cette hâte narrative a un coût émotionnel. Certaines réconciliations surviennent avec une facilité suspecte ; certaines trahisons manquent d’ampleur tragique. On devine, derrière le montage serré, la tentation de ménager des suites. Les fils laissés pendants, les antagonistes à peine esquissés, les révélations différées composent une architecture sérielle assumée. Ce premier opus fonctionne à la fois comme récit autonome et comme bande-annonce d’un univers à déployer.
Il faut néanmoins saluer la manière dont le film aborde la question centrale de l’identité. Être coincé dans un corps d’enfant, c’est expérimenter une dissonance permanente entre puissance intérieure et apparence diminuée. L’animation exploite habilement ce décalage : gestes trop assurés pour des silhouettes juvéniles, regards chargés d’une maturité que les visages ronds peinent à contenir. Dans ces instants silencieux — un plan suspendu sur Danaël contemplant un royaume qu’il ne gouvernera plus, un échange retenu entre Jadina et Gryf — le film touche à une vérité universelle : grandir, c’est accepter la perte.
La partition musicale, ample sans être envahissante, accompagne cette oscillation entre épopée et intimité. Elle souligne les envolées héroïques, mais sait aussi se faire discrète lorsque les personnages doutent. Ce dosage contribue à éviter l’écueil d’un ton uniformément tonitruant, fréquent dans le cinéma d’aventure contemporain.
Reste la question esthétique. Les puristes regretteront sans doute l’abandon du trait original de Sobral, avec ses lignes dynamiques et ses expressions exagérées héritées du manga. La 3D, malgré sa virtuosité technique, uniformise les textures et atténue la singularité graphique de la bande dessinée. Les visages, notamment, semblent parfois figés dans une expressivité standardisée. Là où le papier permettait des distorsions comiques ou tragiques audacieuses, l’écran privilégie une modération prudente.
Mais il serait injuste de réduire le film à cette perte. L’animation offre en contrepartie une ampleur spectaculaire que la page ne pouvait qu’esquisser. Les affrontements gagnent en verticalité, les sorts en matérialité, les créatures en densité. L’espace devient un acteur à part entière, et certaines séquences — une course-poursuite au cœur d’une cité en ruine, un duel suspendu au-dessus d’un gouffre — témoignent d’un sens aigu de la mise en scène.
Au fond, Les Légendaires version cinéma se situent dans un entre-deux fascinant. Trop ambitieux pour n’être qu’un divertissement formaté, trop contraint pour embrasser toute la complexité de sa matrice, le film avance sur une ligne de crête. Il parle d’amitié, de responsabilité, de rédemption, avec une gravité qui surprendra peut-être les plus jeunes spectateurs. Il rappelle aussi que l’héroïsme n’est jamais pur : il est traversé d’erreurs, de doutes, de conséquences imprévues.
En cela, l’adaptation de Guillaume Ivernel s’inscrit dans une tradition plus large du cinéma d’animation contemporain, qui refuse de cantonner le médium à l’innocence. Les Légendaires ne sont pas des mascottes ; ce sont des figures tragiques miniaturisées. Leur quête n’est pas seulement de vaincre un sorcier ou de sauver un monde, mais de réconcilier ce qu’ils étaient avec ce qu’ils sont devenus.
Le film n’est pas exempt de maladresses : un rythme précipité, une esthétique parfois trop policée, un univers dont on devine la richesse plus qu’on ne la ressent pleinement. Mais il possède une qualité rare dans le paysage des adaptations : le respect sincère de son matériau et la volonté de lui offrir une lecture nouvelle. S’il ouvre la voie à des suites plus audacieuses, capables de ralentir, d’approfondir et d’oser davantage, alors cette première incursion aura joué son rôle.
Comme ses héros condamnés à l’enfance, Les Légendaires au cinéma semblent encore en transition — entre la promesse et l’accomplissement. Et c’est peut-être dans cette tension, imparfaite mais vibrante, que réside leur véritable pouvoir.
