| FANTASIA FESTIVAL 30 |
| JIM QUEEN |
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Il y a quelque chose de délicieusement subversif dans un film qui traite l’hétérosexualité non pas comme une norme sociale incontestée, mais comme une contagion absurde. Le postulat ressemble à une immense blague — un virus qui transforme les hommes gays en hétérosexuels — mais Jim Queen, premier long métrage d’animation de Marco Nguyen et Nicolas Athané, comprend que la meilleure satire commence là où la respectabilité s’arrête. Sous ses couleurs pastel, sa bande-son électronique survitaminée et son déluge de blagues salaces se cache l’une des réflexions les plus fines de l’année sur l’identité queer, la communauté, le culte du corps et la résilience.
Pendant longtemps, le cinéma queer s’est vu imposer une mission de représentation. Il devait expliquer, éduquer, rassurer les publics hétérosexuels avant même d’avoir le droit de les divertir. Jim Queen balaie cette attente dès les premières minutes. Le film est résolument gay, non seulement par son sujet, mais aussi par son rythme, son humour et sa sensibilité. Il ne traduit jamais ses références ni ne cherche à adoucir ses provocations. Il suppose simplement que le public suivra.
Cette assurance est profondément libératrice.
Jim Perfect est un influenceur parisien au corps sculpté dont le physique constitue à la fois le métier, la religion et le capital social. Des millions d’abonnés idolâtrent ses abdominaux jusqu’au jour où ceux-ci commencent mystérieusement à disparaître. Le diagnostic tombe : il est atteint de l’Hétérose, un virus dont les symptômes incluent une passion naissante pour le football, une perte d’intérêt pour son apparence… et un désir hétérosexuel.
Mais le film est bien trop intelligent pour s’en tenir à ce simple renversement.
Le virus dépouille progressivement Jim non seulement de ses muscles, mais aussi de l’identité qu’il avait transformée en marchandise. Ses abonnés disparaissent aussi vite que sa tablette de chocolat. Dans l’économie féroce des réseaux sociaux, sa valeur n’a jamais reposé sur sa personnalité, mais sur son image. L’Hétérose devient alors une métaphore inspirée du vieillissement, de l’obsolescence et de l’impossible perfection exigée par la culture des influenceurs.
La cible satirique la plus mordante n’est d’ailleurs pas la politique conservatrice — même si elle reçoit sa part de flèches — mais le culte du corps au sein de la culture gay masculine. Le numéro musical d’ouverture, où des hommes aux muscles improbables célèbrent protéines, stéroïdes et perfection esthétique comme une liturgie, est hilarant précisément parce qu’il pousse à l’extrême une réalité déjà omniprésente sur Instagram.
Jim est vaniteux, ridicule, parfois insupportable, mais jamais méprisable. Alex Ramires lui prête suffisamment de fragilité pour faire de chaque abdominal perdu une véritable crise existentielle. Son narcissisme amuse autant qu’il attriste, parce qu’il révèle une confusion profonde entre apparence et identité.
À ses côtés, Lucien apporte la dimension émotionnelle du récit. Timide, encore dans le placard et secrètement amoureux de Jim, il semble d’abord sortir d’une comédie romantique classique. Pourtant, son parcours gagne rapidement en profondeur. Sous la domination d’une mère réactionnaire, il incarne une autre réalité de l’expérience queer : l’épuisement de devoir constamment cacher qui l’on est. Son émancipation devient discrètement le cœur du film.
L’une des séquences les plus réussies détourne La Petite Sirène, transformant la chanson d’Ariel en une ode aux sextoys, aux désirs cachés et aux fantasmes adolescents. C’est absurde, irrévérencieux et pourtant profondément sincère dans sa manière d’évoquer la solitude du placard.
Cet équilibre irrigue tout le film.
Les gags fusent à un rythme impressionnant. Certains sont volontairement potaches, d’autres brillamment inventifs. La « Gaystapo », groupe extrémiste décidé à rendre leur « pureté » aux homosexuels contaminés, moque autant les thérapies de conversion que les dérives idéologiques au sein des communautés marginalisées. Les bears deviennent de véritables ours, les soirées chemsex, les drag queens, le cruising ou les fétichistes des baskets sont tous traités avec le même mélange d’affection et d’ironie.
Le scénario évite pourtant l’escalade permanente dans la provocation. L’humour graveleux cohabite avec les jeux de mots, les trouvailles visuelles et une satire politique remarquablement maîtrisée. Même les blagues les plus grossières donnent l’impression d’avoir été construites avec soin plutôt que lancées pour le simple plaisir de choquer.
Surtout, Jim Queen comprend que la satire fonctionne mieux lorsqu’elle n’épargne personne.
La masculinité hétérosexuelle est caricaturée à travers les pavillons de banlieue, l’obsession du sport et la répression émotionnelle. La culture gay reçoit un traitement tout aussi acéré, entre hiérarchies de beauté, exclusion, confiance performative et surveillance permanente du corps. Le film ne frappe jamais vers le bas; il expose les rituels absurdes que toutes les communautés finissent par inventer autour de leur identité.
On pourra regretter que les personnages lesbiens, bisexuels ou transgenres demeurent plus discrets. Le film reste clairement centré sur l’expérience gay masculine. Mais il ne prétend jamais parler au nom de toute la diversité LGBTQ+. Cette spécificité nourrit au contraire une satire plus précise, plus incarnée et souvent plus juste.
Visuellement, l’animation privilégie les aplats de couleurs, les contours épais et les néons acidulés. L’esthétique évoque autant le roman graphique que l’illustration numérique et les dessins animés revisités par la culture des nuits queer. Les personnages ressemblent tous à des fantasmes déjà à moitié transformés en caricatures, ce qui renforce la portée satirique du récit.
La musique électronique de Kirosen participe pleinement à cette énergie. Elle ne se contente pas d’accompagner les images : elle transforme les séances de musculation en chorégraphies délirantes et les scènes de club en célébrations euphorisantes de l’existence queer.
Si la narration perd parfois un peu de sa cohésion au fil de sa structure épisodique, son rythme nerveux empêche ces flottements de véritablement peser. Plus important encore, Jim Queen rappelle que le rire possède une valeur politique.
À une époque où les droits LGBTQ+ continuent d’être attaqués dans de nombreux pays, Nguyen et Athané répondent à la panique morale par le camp, à la censure par l’absurde et à la haine par une joie insolente. Le film évoque le sida, les thérapies de conversion, l’homophobie et les discriminations sans jamais laisser ces blessures étouffer le plaisir ou l’irrévérence.
C’est sans doute sa plus grande réussite.
Jim Queen comprend que la résilience queer ne s’est jamais construite uniquement dans la lutte. Elle s’est aussi inventée sur les pistes de danse, dans les blagues obscènes, les costumes extravagants et un optimisme parfois déraisonnable. Toutes les plaisanteries ne font pas mouche, mais rares sont les films d’animation récents qui affichent une imagination aussi libre. Vulgaire sans être creux, sentimental sans sombrer dans le mièvre, politiquement engagé sans devenir moralisateur, Jim Queen rappelle que le camp n’est pas une fuite hors du réel. C’est une autre manière de lui faire face.
Et parfois, le plus puissant des actes de résistance consiste simplement à rire jusqu’à ce que le monde cesse d’être certain de ce qu’il considère comme normal.
Je prédis que la représentation du 2 août 2026 sera une fête à ne pas manquer!
REPRÉSENTATION: dim. 02 août 2026 • 21:30 • Auditorium des diplômés de la SGWU (Théâtre Hall) BILLETS