| FANTASIA FESTIVAL 30 |
| BLAISE bande annonce |
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Il est rare qu’un film d’animation affiche une telle originalité avant même qu’un seul mot ne soit prononcé. Blaise y parvient avec brio. L’excentrique adaptation de la bande dessinée de Dimitri Planchon, coréalisée avec Jean-Paul Guigue, déploie un langage visuel si singulier que l’on a l’impression que ses personnages se sont échappés d’un album composé de photographies, de découpages de magazines et de fragments de rêves à moitié oubliés. Cette animation inspirée du collage donne naissance à des figures à la fois étrangement réalistes et résolument artificielles, dont les visages oscillent sans cesse entre le familier et la déformation. C’est un choix esthétique remarquable, car le film lui-même évolue dans ce même territoire troublant. Rien n’y paraît tout à fait normal, et pourtant tout semble douloureusement reconnaissable.
J’étais extrêmement curieuse de découvrir Blaise bien avant de le voir, principalement en raison de son style d’animation hors norme. Le résultat dépasse largement cette curiosité en transformant ce qui aurait pu n’être qu’une expérimentation visuelle en véritable prolongement de son architecture émotionnelle. Ces visages étrangement assemblés semblent perpétuellement coincés entre assurance et fragilité, tentant sans cesse de garder contenance tout en donnant l’impression qu’ils pourraient se désagréger à tout instant. Ils deviennent l’incarnation visuelle de l’anxiété sociale.
En seulement 82 minutes, Blaise perd très peu de temps à poser les bases de son idée centrale. La famille Sauvage ne désire qu’une seule chose qui lui échappe constamment : être acceptée. Carole cherche désespérément à gagner l’affection d’employés qui supportent mal son autorité. Jacques aspire au respect de ses amis sans jamais être véritablement parvenu à s’imposer. Leur fils de seize ans, Blaise, traverse l’adolescence en acquiesçant à tout ce que disent les autres, jusqu’à ce que son amour naissant pour Joséphine déclenche une révolution émotionnelle impulsive qui menace de faire voler en éclats toutes les illusions fragiles sur lesquelles repose sa famille.
Le film nous rappelle sans cesse ces situations atrocement familières que la plupart des gens préféreraient effacer de leur mémoire : demander à quelqu’un de répéter une deuxième fois avant de faire semblant d’avoir compris ; oublier le prénom d’une personne et improviser toute une conversation en évitant soigneusement de le prononcer ; saluer joyeusement quelqu’un de l’autre côté de la rue avant de réaliser qu’il s’agit d’un parfait inconnu, puis poursuivre le geste malgré tout parce que faire demi-tour serait encore plus humiliant. Ces réflexes sociaux deviennent le moteur de presque chaque scène.
Regarder Blaise ressemble souvent moins à une comédie qu’à une crise d’angoisse minutieusement chorégraphiée. Chaque conversation porte en elle la possibilité d’un désastre absolu. Chaque tentative d’éviter un moment gênant finit inévitablement par produire quelque chose de bien pire.
Et pourtant, l’exploit du film est de transformer cet inconfort en une source de rire irrésistible.
L’un de mes plus grands éclats de rire survient d’ailleurs très tôt, lors d’un échange qui devrait être parfaitement banal. Lorsque Madame Sauvage demande à la psychologue scolaire si son fils est peut-être un enfant surdoué, celle-ci répond instantanément, d’un ton parfaitement neutre : « non ». Pas une seconde d’hésitation, aucune formule diplomatique, aucune nuance professionnelle : simplement un refus d’une brutalité désarmante, livré avec un sens du timing comique impeccable. C’est exactement le type de gag dans lequel Blaise excelle : une plaisanterie apparemment anodine, presque jetée au passage, mais dévastatrice grâce à son assurance absolue.
Tout au long du film, l’humour fonctionne selon cette même précision rythmique. Les personnages n’ont presque jamais l’intention de dire ce qu’il ne faut pas, et pourtant chacune de leurs phrases finit par devenir une véritable mine antipersonnel sociale.
Carole incarne sans doute l’exemple le plus fascinant de ce phénomène. Magnifiquement interprétée par Léa Drucker, elle n’est pas tant incompétente que perpétuellement mal comprise. Chacune de ses tentatives d’encouragement sonne vaguement comme une menace. Tous ses discours de manager se transforment en guerre psychologique involontaire. Ses employés interprètent chacune de ses remarques innocentes comme de l’agressivité passive, parce que la simple existence de son autorité a déjà empoisonné toutes les interactions avant même qu’elle n’ouvre la bouche.
Jacques Gamblin prête à Jacques une sincérité merveilleusement résignée. Sa curieuse allergie aux lessives parfumées à la pomme pourrait passer pour une pure invention burlesque, mais dans la réalité légèrement décalée du film, elle devient une autre expression de son impuissance. Comme tous les autres personnages, Jacques vit à la merci de forces qu’il ne comprend ni ne maîtrise.
Pendant ce temps, Blaise et Joséphine forment l’un des couples adolescents les plus crédibles que l’animation récente nous ait offerts. Ce qui les unit n’est pas tant la confiance que la représentation qu’ils donnent d’eux-mêmes. Tous deux souhaitent désespérément paraître posés, matures et émotionnellement équilibrés alors qu’ils improvisent secrètement chacune de leurs interactions. Leur histoire d’amour devient une surenchère permanente de demi-vérités et d’illusions qui engendre des situations toujours plus inextricables.
Le film épouse une logique qui s’apparente presque à une version narrative de la loi de Murphy. Chaque fois qu’un geste innocent peut être interprété de la pire manière possible, il le sera. Chaque fois que la sincérité pourrait résoudre un problème immédiatement, la peur s’assure qu’un nouveau mensonge prendra sa place.
Cette accumulation incessante de malentendus donne à Blaise une structure presque théâtrale, évoquant les engrenages des grandes farces de la comédie française classique, filtrés à travers les névroses sociales contemporaines. Chaque scène ajoute une nouvelle pièce instable à une tour déjà prête à s’effondrer.
Visuellement, l’animation amplifie chacune des émotions du récit. Aujourd’hui, l’animation tend généralement vers l’hyperréalisme ou vers une stylisation très assumée. Blaise invente une troisième voie fascinante. Les visages possèdent des textures photographiques tout en demeurant manifestement sculptés et exagérés. Les regards paraissent presque trop humains, tandis que les expressions glissent vers une souplesse typiquement cartoonesque. Le résultat produit une subtile sensation d’étrangeté qui ne distrait jamais le spectateur, mais renforce constamment l’instabilité émotionnelle du film.
Plutôt que d’illustrer simplement la réalité, cette animation donne une forme visuelle à notre perception du monde. Tout le monde paraît légèrement « décalé », précisément parce que chacun se sent légèrement déplacé dans sa propre existence.
Les interprétations vocales accompagnent parfaitement cette esthétique atypique avec une grande sobriété. Léa Drucker, que l’on connaît surtout pour ses rôles dramatiques, révèle ici un remarquable sens du comique sans jamais transformer Carole en caricature. Jacques Gamblin ancre les excentricités de Jacques dans une vulnérabilité authentique, tandis que Timéo Blanc-Francard et Nina Blanc-Francard capturent toute l’incertitude fragile de l’adolescence sans tomber dans les clichés habituels.
Malgré tous ses éclats de rire, Blaise révèle progressivement une mélancolie inattendue sous les rouages de sa mécanique comique. Chaque petit mensonge anodin accumule un poids émotionnel supplémentaire, jusqu’à ce que les mises en scène élaborées de la famille commencent à s’effondrer sous le poids de leurs propres contradictions. Ce qui semblait n’être qu’une succession de situations gênantes se révèle peu à peu être une critique de la nature profondément performative de la vie moderne.
Le film affirme que les gens mentent rarement par méchanceté. Ils mentent parce que la vérité semble souvent socialement inconfortable. Nous édulcorons nos opinions. Nous fabriquons une confiance que nous ne ressentons pas. Nous cachons notre ignorance. Nous acquiesçons alors que nous n’avons rien compris. Nous sourions malgré notre malaise. Nous inventons des versions de nous-mêmes que nous espérons plus acceptables que la réalité, toujours plus complexe.
Planchon et Guigue ne demandent jamais au public de se moquer de leurs personnages de loin. Au contraire, ils invitent discrètement à la reconnaissance. Presque chaque humiliation appartient, d’une manière ou d’une autre, à chacun d’entre nous.
À une époque où l’animation cherche de plus en plus à impressionner par la démonstration technologique, Blaise rappelle que la véritable originalité naît d’abord d’un regard avant de naître d’un logiciel. Son identité visuelle inspirée du collage est inoubliable, mais son plus grand accomplissement réside dans sa capacité à traduire les angoisses sociales universelles en langage cinématographique avec une précision remarquable.
Lorsque le générique arrive, le film a réussi à transformer l’embarras en comédie autant qu’en tragédie, révélant combien une vie entière peut être façonnée par les minuscules esquives auxquelles nous avons recours simplement pour éviter quelques secondes d’honnêteté inconfortable.
Blaise est drôle, dérangeant, visuellement audacieux et d’une grande finesse émotionnelle. Il comprend que les plus petits malentendus sont souvent ceux qui laissent les traces les plus profondes, et que le désir désespéré de paraître normal est peut-être l’impulsion la plus étrange de la condition humaine. C’est l’un des films d’animation les plus inventifs de l’année : une comédie de l’inconfort aussi intrépide que mémorable, dont les éclats de rire continuent de résonner bien après que le malaise se soit dissipé.
Hélas la projection Fantasia est déjà passée.
Mais portez attention aux sorties cinématographiques.
Un film à ne pas manquer!