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Il y a des spectacles que le temps transforme sans qu’ils aient besoin de changer. Serge Fiori — Seul ensemble, créé en mars 2019 par le Cirque Éloize, appartient désormais à cette catégorie singulière : celle des œuvres dont le sens se déplace parce que le monde, lui, a continué d’avancer. Jeudi 3 septembre, au Théâtre Saint-Denis, qui célèbre cette année son 110e anniversaire, la reprise médiatique de cette création hommage ne racontait donc plus exactement la même histoire qu’il y a sept ans. Les acrobaties étaient là, les chansons aussi, les lumières, les projections, la fumée, les corps suspendus dans l’espace. Mais il manquait quelqu’un.
En 2019, au terme de la première médiatique, Serge Fiori était apparu sur scène. Le public s’était levé presque instinctivement. L’artiste, bouleversé, les larmes aux yeux, avait porté une main à son cœur avant d’aller embrasser les interprètes. La scène avait quelque chose de simple et de vertigineux : celui qui avait fourni la matière intime du spectacle venait, pour ainsi dire, en vérifier la respiration. Cette fois, sa présence ne pouvait plus être physique. Fiori est mort le 24 juin 2025. Et cette absence, forcément, s'est mise à habiter le spectacle.
Il faut se souvenir de ce que représente Harmonium dans la mémoire québécoise. Formé au début des années 1970 autour de Fiori et Michel Normandeau, puis enrichi notamment par Louis Valois, le groupe n’a enregistré que trois albums studio, mais leur empreinte dépasse depuis longtemps la simple discographie. Harmonium, Si on avait besoin d’une cinquième saison et L’Heptade ont fini par acquérir une dimension presque mythologique. Leur musique semble appartenir à une époque où la chanson pouvait encore prétendre à quelque chose de plus vaste que le divertissement : une manière de chercher une vérité, même lorsqu’elle demeurait impossible à formuler.
C’est précisément cette dimension que la nouvelle version de Seul ensemble parvient parfois à saisir.
Le spectacle repose sur dix-neuf chansons réparties en deux parties, réarrangées par Louis-Jean Cormier, Alex McMahon et Guillaume Chartrain. Les arrangements ajoutent cordes, cuivres, chœurs et synthétiseurs sans chercher à transformer les compositions en objets de démonstration. Vert, Depuis l’automne, Si bien, Viens danser, L’exil, Lumières de vie, Chanson noire : les chansons deviennent autant de paysages intérieurs dans lesquels les artistes du Cirque Éloize peuvent inscrire leurs corps.
Et c’est là que la reprise gagne en intérêt. La première mouture donnait parfois l’impression que la musique d’Harmonium occupait le centre tandis que le cirque venait l’illustrer. Ici, le metteur en scène Benoit Landry a resserré les liens entre les deux langages. La danse, notamment, irrigue davantage la chorégraphie acrobatique. Les ensembles sont plus présents, les tableaux moins soumis à une logique de succession mécanique. Dès Vert, les quelque vingt interprètes surgissent dans une composition où le mouvement collectif, le main à main et la banquine font du plateau non plus une scène décorée pour la musique, mais un organisme vivant.
Cette distinction est importante. Le cirque devient vraiment intéressant lorsqu’il cesse de vouloir impressionner.
Sur Depuis l’automne, le duo au trapèze de Louis-David Simoneau et Maxime Charron atteint cette zone rare où la virtuosité semble naître d'une nécessité plutôt que d'un désir de prouesse. Le très beau numéro d’équilibre sur L’exil, comme le duo à la planche sautoir sur Aujourd’hui je dis bonjour à la vie, prolongent cette impression. Les corps y semblent engagés dans la même recherche que les chansons : comment tenir debout quand tout vacille ?
Harmonium n’a jamais été une musique particulièrement confortable. Elle porte une inquiétude, une exaltation, une forme de fièvre existentielle. Klô Pelgag a récemment résumé cette qualité en parlant de quelque chose d’« absolu » : une musique faite avec une urgence et une vérité telles qu’elle peut prendre les proportions d’une question de vie ou de mort. Le Cirque Éloize trouve alors une correspondance presque naturelle avec elle. Un acrobate suspendu dans le vide est, après tout, une métaphore difficile à améliorer.
La disparition de Fiori ajoute à cette équation une dimension que le spectacle de 2019 ne pouvait évidemment pas posséder.
Le moment le plus évocateur survient dans En pleine face. Sur l’immense écran qui couvre l’arrière-scène apparaît Fiori, allumant une cigarette et observant son environnement avec cette présence à la fois terrienne et lointaine qui lui était propre. Autour de cette image, les artistes aériens chutent du plafond, traversent l’espace, dansent. Puis le portrait se défait, se désagrège, avant de se recomposer.
L’idée est simple. Elle est aussi profondément juste. Une image disparaît, mais l’homme demeure dans les chansons, dans les gestes, dans la mémoire de ceux qui regardent. Le procédé aurait pu sombrer dans le pathos commémoratif. Il évite généralement cet écueil parce qu’il ne cherche pas à expliquer la mort : il montre plutôt ce que fait l’absence à une image.
La première partie semble ainsi porter un deuil discret. Même lorsque le spectacle s’autorise davantage de légèreté — notamment avec Viens danser, qui assume franchement son tempérament festif — quelque chose demeure suspendu. Les chansons ne sont pas traitées comme des reliques. Elles continuent de vivre, ce qui est sans doute la meilleure manière de rendre hommage à celui qui les a écrites.
Puis survient la deuxième partie, et avec elle quelques fausses notes de dramaturgie.
Le problème n’est pas la qualité des numéros pris isolément. La suspension capillaire sur fil mou est impressionnante. Le tableau consacré à Dixie est divertissant. La roue Cyr possède sa propre beauté physique. Mais dans un spectacle qui avait progressivement réussi à construire une tension entre le vertige, l’introspection et la mortalité, certains de ces éléments semblent arriver au mauvais endroit.
Le cas de Dixie est particulièrement révélateur. Juste avant, Jimmy Gonzalez livre sur Lumières de vie un remarquable numéro de manipulation et de jonglerie, accompagné par la voix de Fiori et une pensée d’une sobriété bouleversante : « C’est ça, la vie, au fond. » Le tableau possède quelque chose d’une conclusion possible. Il ouvre un silence intérieur.
On pourrait presque croire le spectacle arrivé au bout de sa quête.
Mais non. Des lapins roses géants apparaissent.
L’image est suffisamment incongrue pour devenir, à elle seule, une petite théorie de la mise en scène. Les lapins ne sont pas mauvais. Ils sont même probablement conçus pour provoquer l’émerveillement et rappeler que le cirque doit aussi demeurer cirque. Mais leur apparition rompt brutalement le fil émotionnel que Landry avait patiemment tissé. C’est comme si, au moment où le spectacle s’apprêtait à accepter le silence, quelqu’un avait jugé nécessaire de rallumer toutes les lumières.
Cette hésitation finale résume aussi la difficulté de l’entreprise. Comment rendre justice à une musique qui cherche l’absolu avec un art qui, par nature, aime le spectaculaire ? Comment honorer une œuvre dont la force vient souvent de sa vulnérabilité sans la recouvrir d’effets ?
Seul ensemble ne résout pas toujours cette contradiction. Mais lorsqu’il y parvient, il produit quelque chose de beaucoup plus précieux qu’une simple célébration patrimoniale. Il fait dialoguer deux arts qui, sous leurs apparences opposées, parlent du même risque : celui de tomber.
La musique de Fiori regarde vers l’intérieur. Le cirque regarde vers le vide. Entre les deux, il y a le corps humain — fragile, obstiné, provisoire.
Sept ans après sa création, c’est peut-être cela que la disparition de Serge Fiori a rendu plus visible. Son absence ne transforme pas Seul ensemble en mausolée. Elle lui donne plutôt une gravité nouvelle. Les chansons ne sont plus seulement celles d’un artiste que l’on pouvait encore applaudir au bord de la scène. Elles sont devenues des traces. Et les traces, parfois, savent encore danser.
Même lorsque surgissent, au détour du chemin, quelques lapins roses.
Pour en apprendre davantage sur cette production, ses nombreux artistes et artisans, je vous invite à visiter le site Internet du Cirque Éloize. Les billets sont disponibles par l’entremise de Ticketpro, le réseau officiel du Théâtre Saint-Denis et de l’Espace Saint-Denis.