| Jean Valjean, Alex Gaumond, récupère Cossette, Eléonore Bélanger. Photo: Shoot Studio Martin Girard |
Il existe des œuvres que l'on croit connaître par cœur. Les Misérables en fait partie. On en connaît les airs, les personnages, les grands élans tragiques, les barricades et les larmes. Pourtant, certaines productions réussissent le tour de force de nous faire oublier le poids de leur propre légende. C'est précisément ce qu'accomplit cette nouvelle mouture présentée en première médiatique au Théâtre Saint-Denis. Plus qu'une reprise, il s'agit d'une véritable renaissance.
Dès les premières secondes, on comprend que le metteur en scène Ladislas Chollat ne cherche pas à reproduire un classique, mais à lui rendre son pouvoir de sidération. Sa lecture conjugue le respect de l'œuvre et une modernité assumée, sans jamais sacrifier l'âme du roman de Victor Hugo ni celle de la partition d'Alain Boublil et Claude-Michel Schönberg. Le résultat possède cette qualité rare : il impressionne par sa démesure tout en restant profondément humain.
| Marius, Nathan Bois-McDonald, et Cossette, Amélie Baland-Capdet. Photo: Shoot Studio Martin Girard |
Inspirée des célèbres illustrations de Gustave Doré, la scénographie d'Emmanuelle Roy compose une succession de tableaux vivants où la technologie ne sert jamais d'esbroufe. Les projections numériques prolongent les décors physiques avec une fluidité remarquable. Les immeubles de Paris semblent surgir des profondeurs de la scène, les ruelles s'étirent jusqu'à l'infini, la neige tombe avec une douceur mélancolique, tandis que la pluie s'abat avec une violence presque palpable. Chaque recoin du plateau est exploité avec une intelligence rare, créant constamment des perspectives nouvelles.
| Jean Valjean et Cossette de Gustave Brion, premier illustrateur de l'oeuvre |
Jamais les écrans ne remplacent le théâtre; ils en décuplent la puissance.
Cette fusion entre matière et image donne naissance à un univers visuel d'une cohérence exceptionnelle. Les transitions deviennent cinématographiques sans perdre leur théâtralité, offrant au spectacle un rythme haletant qui ne laisse aucun temps mort. On passe des égouts de Paris aux salons bourgeois, des usines aux barricades, avec une fluidité qui rappelle parfois le langage du septième art tout en demeurant résolument scénique.
| Marius rencontre Éponine de Gustave Brion, premier illustrateur de l'oeuvre |
Mais un grand décor ne suffit jamais à faire une grande comédie musicale. Encore faut-il des interprètes capables d'habiter ces images. Et c'est ici que cette distribution québécoise frappe un grand coup.
Alex Gaumond livre un Jean Valjean d'une remarquable profondeur. Son interprétation refuse les effets faciles pour privilégier une humanité bouleversante. Sa voix, ample et chaleureuse, possède cette fragilité qui rend crédible le long combat intérieur du personnage. Plus qu'un héros, il devient un homme constamment déchiré entre son passé et sa rédemption.
Face à lui, Dominique Côté compose un Javert impressionnant de rigidité morale. Son autorité vocale traduit parfaitement cette obsession maladive de la justice absolue. Le duel entre les deux hommes dépasse la simple opposition du bien et du mal; il devient une confrontation philosophique entre la loi et la grâce.
Mais s'il fallait retenir une performance parmi toutes, ce serait sans doute celle de Klara Martel-Laroche. Sa Fantine bouleverse.
Sans jamais sombrer dans le mélodrame, elle incarne la dignité d'une femme broyée par une société impitoyable. Lorsque résonnent les premières notes de J'avais rêvé, le temps semble suspendu. Sa voix, d'une limpidité saisissante, laisse progressivement apparaître les fissures d'une existence qui s'effondre. Rarement cette chanson, pourtant mille fois entendue, aura semblé aussi intime, aussi vraie. Le silence qui suit son interprétation vaut toutes les ovations.
Autour de ce trio gravitent des artistes qui contribuent à l'équilibre remarquable de la production. Debbie Lynch-White apporte une énergie jubilatoire à Madame Thénardier, évitant la caricature tout en exploitant pleinement la dimension burlesque du personnage. Nathan Bois-McDonald prête à Marius une sincérité désarmante, tandis qu'Amélie Baland-Capdet compose une Cosette lumineuse. L'ensemble des 35 interprètes fonctionne comme une véritable troupe, où aucun rôle ne semble secondaire.
Cette cohésion se retrouve également dans les impressionnants tableaux collectifs.
Les scènes de foule atteignent une ampleur rarement vue sur une scène québécoise. Les mouvements sont d'une précision presque chorégraphique sans jamais paraître mécaniques. Chaque silhouette semble raconter sa propre histoire, renforçant cette impression de fresque sociale chère à Victor Hugo.
La barricade constitue évidemment le sommet de cette démonstration. Construite avec une ingéniosité spectaculaire, elle surgit progressivement sous les yeux du public jusqu'à devenir le cœur battant de la représentation. La scène d'À la volonté du peuple soulève littéralement la salle. Les voix se superposent, les drapeaux s'élèvent, les projections amplifient l'espace, tandis que l'orchestre propulse l'ensemble avec une puissance irrésistible. On retrouve enfin ce souffle épique qui fait des Misérables bien plus qu'une simple succession de chansons.
| En route vers le combat! |
Car la musique demeure le véritable moteur émotionnel du spectacle.
Les quinze musiciens, installés en direct, insufflent une chaleur organique que les bandes sonores préenregistrées ne pourront jamais reproduire. Chaque respiration, chaque accélération, chaque silence participe à la dramaturgie. On entend les cordes respirer avec les chanteurs, les cuivres accompagner la montée des tensions, les percussions soutenir les scènes de révolte avec une intensité presque physique.
Cette présence musicale rappelle que Les Misérables est avant tout une œuvre vivante.
Le livret, subtilement revisité, contribue également à cette impression de modernité. Les dialogues et certaines paroles gagnent en immédiateté sans perdre leur force poétique. Les émotions circulent avec davantage de naturel, rapprochant les personnages du spectateur contemporain sans trahir leur époque. Et c'est peut-être là la plus grande réussite de cette production. Elle refuse de transformer Les Misérables en pièce de musée.
Deux siècles après les événements racontés par Hugo, les thèmes demeurent d'une actualité troublante. La pauvreté, l'injustice sociale, l'exclusion, la quête de dignité, les dérives du pouvoir et l'espoir obstiné d'un monde meilleur trouvent ici une résonance saisissante. Sans jamais chercher à établir des parallèles appuyés avec notre époque, le spectacle laisse naturellement ces échos se former dans l'esprit du spectateur.
Les grandes œuvres n'ont pas besoin qu'on les actualise. Elles parlent d'elles-mêmes. Cette mise en scène le comprend parfaitement. Elle ne modernise pas Hugo; elle révèle combien Hugo demeure moderne.
| Madame Thénardier, Debbie Lynch-White, et Cossette, Éléonore Bélanger. Photo: Shoot Studio Martin Girard |
Au fil des trois heures de représentation, les émotions s'accumulent avec une étonnante régularité. Les rires provoqués par les Thénardier empêchent le drame d'étouffer le public; les scènes d'amour offrent des respirations avant que la tragédie ne reprenne ses droits. Cette maîtrise du rythme constitue l'une des grandes qualités de la soirée.
Lorsque vient le salut final, la salle entière se lève comme un seul homme. L'ovation n'a rien de convenu. Elle célèbre autant la virtuosité technique que l'engagement profondément sincère des artistes. On sent que chacun d'eux porte cette œuvre avec une conviction totale, sans cynisme, sans distance, avec ce mélange de rigueur et de générosité qui caractérise les grandes productions populaires.
Après avoir triomphé à Paris et remporté le Molière du meilleur spectacle musical en 2025, cette version québécoise confirme que Les Misérables n'est pas seulement un monument du théâtre musical. C'est une œuvre qui continue de respirer, d'émouvoir et de rassembler.
On ressort du Théâtre Saint-Denis avec le sentiment d'avoir assisté à bien davantage qu'une nouvelle production. On vient de voir un classique retrouver toute sa jeunesse. Et c'est peut-être cela, la véritable définition d'un chef-d'œuvre : une œuvre qui, génération après génération, parvient encore à nous donner l'impression qu'elle est en train de naître sous nos yeux.
Un article de La Presse qui illustre ce qui se passe dans les coulisses en mai 2026.

