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Gagne ton ciel n’est pas seulement le récit d’une chute individuelle. C’est un miroir tendu à nos sociétéscontemporaines, saturées d’images de réussite, d’injonctions à posséder davantage et d’un imaginaire collectif où la valeur d’un individu se mesure moins à ce qu’il est qu’à ce qu’il affiche. En suivant la descente aux enfers de Nacer Belkacem (Samir Guesmi), Mathieu Denis signe un film d’une lucidité troublante, qui interroge frontalement notre rapport à l’argent, au regard des autres et à l’illusion d’une réussite toujours repoussée.
À première vue, Nacer incarne une réussite tranquille, presque banale. Une maison confortable en banlieue, une famille aimante, un emploi stable, une implication sociale réelle. Ce portrait pourrait suffire à définir une vie accomplie. Mais Gagne ton ciel commence précisément là où cette définition échoue. À l’aube de ses 50 ans, Nacer ressent un vertige : celui de n’avoir pas « assez ». Pas assez d’argent, pas assez de reconnaissance, pas assez de signes visibles attestant qu’il a vraiment réussi. Ce manque n’est pas matériel au sens strict ; il est symbolique. Il naît dans la comparaison, dans le frottement quotidien avec un monde où la richesse n’est plus seulement un moyen, mais un langage, un marqueur identitaire.
Le film montre avec une finesse implacable comment cette insatisfaction s’insinue dans les interstices du quotidien. Les parents riches de l’école privée, les conversations anodines qui deviennent autant de rappels de ce qu’il n’a pas, les refus professionnels vécus comme des humiliations existentielles. Rien n’est spectaculaire au départ. C’est précisément ce qui rend la trajectoire de Nacer si crédible : sa chute ne commence pas par un crime ou un scandale, mais par une pensée persistante, presque raisonnable en apparence — je mérite mieux. Dans un monde qui célèbre sans cesse l’ambition et la performance, cette pensée n’a rien d’anormal. Elle est même encouragée.
C’est là que Gagne ton ciel devient profondément contemporain. Nous vivons entourés de richesses inimaginables, exposés quotidiennement, par les réseaux sociaux, la publicité et les discours économiques, à des standards de vie hors de portée pour la majorité. Cette abondance visible ne rend pas plus riches ; elle rend plus pauvres symboliquement. Elle crée un décalage permanent entre ce que l’on possède et ce que l’on croit devoir posséder pour exister pleinement aux yeux des autres. Nacer n’est pas écrasé par la misère, mais par la comparaison. Il n’est pas victime d’un manque objectif, mais d’un excès de modèles inaccessibles.
Le génie du film réside dans son refus de juger frontalement son personnage. Nacer n’est ni un monstre ni une caricature. Il est un homme ordinaire pris dans un engrenage qu’il ne maîtrise plus. Son silence, notamment vis-à-vis de sa femme et de ses proches, est l’un des éléments les plus tragiques du récit. Non parce qu’il est cruel, mais parce qu’il est prisonnier de son ego. Avouer ses difficultés serait reconnaître un échec, et dans l’univers mental qu’il s’est construit, l’échec n’a pas droit de cité. Le film montre ainsi comment le culte de la réussite matérielle isole, empêche la parole et transforme les relations humaines en surfaces à préserver plutôt qu’en refuges.
La métaphore des sables mouvants, évoquée par le cinéaste, traverse tout le film. Nacer avance sans cesse, convaincu que l’immobilité équivaut à la mort sociale. Pourtant, chaque pas l’enfonce davantage. Cette fuite en avant est emblématique d’un système économique et culturel qui valorise l’action, la prise de risque et la croissance permanente, même lorsque celles-ci conduisent à l’autodestruction. Gagne ton ciel pose alors une question essentielle : que se passe-t-il lorsque la seule valeur reconnue devient l’accumulation ? Que reste-t-il de l’individu lorsque tout ce qui ne se mesure pas en chiffres est relégué au second plan ?
La dimension tragique du film, souvent comparée à celle d’une tragédie grecque, ne tient pas seulement à l’issue inéluctable du récit, mais à l’aveuglement du héros. Comme les figures antiques, Nacer est persuadé de son bon droit, convaincu que ses choix, aussi risqués soient-ils, sont nécessaires. Sa chute n’est pas provoquée par une fatalité extérieure, mais par une vision du monde qu’il a intégrée sans la remettre en question. En cela, il est moins un individu défaillant qu’un symptôme.
La mise en scène de Mathieu Denis épouse cette logique avec sobriété. Le suspense ne repose pas sur des rebondissements spectaculaires, mais sur une tension morale constante. Le spectateur sait, presque dès le départ, que l’issue sera sombre. Ce qui importe, ce n’est pas le quoi, mais le comment. Comment un homme aimant peut-il en venir à sacrifier ce qu’il a de plus précieux ? Comment une quête de reconnaissance peut-elle effacer progressivement toute autre forme de valeur ?
Dans un monde contemporain où l’on nous répète qu’il faut « repartir la machine » coûte que coûte, Gagne ton ciel agit comme un contre-discours nécessaire. Il rappelle que la machine, lorsqu’elle devient une fin en soi, broie ceux qui n’arrivent pas à suivre son rythme effréné. Le film ne propose pas de solution simple, ni de morale rassurante. Il se contente — et c’est déjà immense — de poser la question qui dérange : où essayons-nous d’aller, exactement ?
En ce sens, Gagne ton ciel est un film profondément politique, même s’il ne brandit aucun slogan. Il parle de nous, de nos silences, de nos frustrations et de nos compromissions quotidiennes. Il montre que la véritable pauvreté n’est pas toujours celle que l’on croit, et que l’abondance matérielle, lorsqu’elle devient un horizon exclusif, peut se transformer en désert intérieur.
À la sortie de la projection, une impression persiste : celle d’avoir assisté non pas à une fiction éloignée de notre réalité, mais à une variation possible de nos propres trajectoires. Gagne ton ciel ne condamne pas le désir de mieux vivre ; il met en garde contre l’oubli de ce qui fait qu’une vie vaut la peine d’être vécue. Et c’est précisément dans cette tension, entre aspiration légitime et dérive destructrice, que le film trouve sa force, sa profondeur et sa brûlante pertinence.