Tuesday, February 10, 2026

ÉVANGELINE • LE SPECTACLE MUSICAL

 

Jeudi le 5 février, à la salle Wilfrid-Pelletier, quelque chose de rare s’est produit : un mythe que l’on croyait figé dans les manuels scolaires, dans les complaintes et dans une certaine imagerie patrimoniale a soudain respiré, marché, chanté et dansé sous nos yeux. Évangéline, comédie musicale longtemps attendue, arrive enfin sur scène avec la lourde responsabilité de porter à la fois une mémoire collective, une blessure historique et l’ambition d’un grand spectacle populaire. Contre toute attente — ou peut-être grâce à une lucidité artistique bien aiguisée — le pari est largement gagné.

Adapter le poème épique de Longfellow au XXIᵉ siècle relevait de l’exercice périlleux. Le texte d’origine, aussi fondateur soit-il pour l’imaginaire acadien, est chargé d’une solennité et d’un romantisme qui frôlent parfois l’immobilisme. Caroline Cloutier et Frédérick Baron ont choisi de ne pas le sacraliser, mais de le traverser, d’en extraire la sève émotionnelle pour en faire un récit de chair et de souffle. Leur Évangéline n’est pas une icône figée dans la douleur : c’est une femme qui avance, qui chute, qui se relève, et dont la persistance devient l’acte politique le plus fort du spectacle.

Dès les premières minutes, la mise en scène de Jean-Jacques Pillet impose une esthétique de mouvement. Rien n’est décoratif pour le simple plaisir de l’œil : tout glisse, roule, se transforme. La scénographie de Marilène Bastien, dominée par ce vaste rideau métallique modulable, agit comme une membrane vivante, tour à tour mur, horizon, prison ou promesse. Les éclairages de Laurent Routhier sculptent l’espace avec une précision presque cinématographique, donnant aux corps et aux matières une densité symbolique remarquable. Les rochers mobiles, manipulés par les interprètes, deviennent autant de fardeaux que de refuges, métaphores évidentes mais jamais lourdes de l’exil et de l’endurance.


Musicalement, Évangéline ne cherche pas à révolutionner le genre. Les compositions de Steve Marin s’inscrivent dans une tradition assumée de la grande comédie musicale francophone : thèmes amples, crescendos émotionnels, refrains fédérateurs. On y reconnaît des archétypes mélodiques qui évoquent Les Misérables, Notre-Dame de Paris ou même Hamilton dans son souffle narratif. Loin d’être un défaut, cette familiarité agit comme un langage commun, une grammaire émotionnelle immédiatement lisible. Les arrangements d’Yvan Cassar apportent une élégance et une profondeur orchestrale qui enveloppent les chansons d’une gravité bienvenue. Si certaines rimes flirtent avec la banalité, l’ensemble est porté par une sincérité qui désarme toute tentation de cynisme.

Le livret, en revanche, souffre davantage dans ses portions dialoguées. Les scènes parlées, parfois réduites à leur plus simple expression, peinent à rivaliser avec la force évocatrice des chansons. Ce n’est pas tant qu’elles soient mauvaises ; elles semblent plutôt superflues, comme si le spectacle lui-même savait que sa vérité s’exprime mieux en musique et en mouvement. La première partie, galvanisante, accuse un léger essoufflement avant l’entracte. La seconde, qui couvre près de vingt ans d’errance et de quêtes parallèles, offre des tableaux d’une grande beauté, mais souffre d’un certain étirement dramatique. On sent que des resserrements permettront, au fil des représentations, d’affiner la trajectoire émotionnelle.


Là où Évangéline frappe le plus juste, c’est dans ses scènes de groupe. Les chorégraphies de Véronique Giasson et d’Aroussen Gros-Louis insufflent une énergie collective qui dépasse le simple divertissement. Le chœur n’est jamais un décor humain : il est le cœur battant du récit. La solidarité acadienne, mais aussi l’alliance avec les peuples autochtones, est traduite par des gestes, des portés, des respirations partagées. La réintégration des Premières Nations dans cette histoire, souvent racontée sans elles, se fait ici avec une intelligence et une délicatesse exemplaires. Rien n’est appuyé, rien n’est didactique ; la présence autochtone s’impose comme une évidence narrative et humaine.

La distribution, solidement ancrée, constitue l’un des piliers du spectacle. Maude Cyr-Deschênes, dans le rôle-titre, impressionne par l’aisance avec laquelle elle habite une partition exigeante. Sa voix, ample sans être ostentatoire, sait se faire fragile quand le récit l’exige. Elle ne joue pas Évangéline comme une martyre, mais comme une survivante, ce qui confère au personnage une modernité saisissante. Matthieu Lévesque campe un Baptiste Leblanc trouble et magnétique, antagoniste sans caricature, dont la noirceur repose davantage sur l’ambiguïté morale que sur la pure malveillance. Océane Kitura Bohémier Tootoo, en Hanoah, irradie chaque scène où elle apparaît ; sa présence scénique et son engagement émotionnel donnent au spectacle l’un de ses axes les plus touchants.


Et puis il y a Nathalie Simard. Son apparition tardive crée un effet d’attente presque calculé, et lorsque vient le moment d’Au nom de toutes les femmes, le temps semble suspendu. Dans son habit de religieuse, elle livre une interprétation d’une intensité rare, mêlant force contenue et vulnérabilité à vif. Ce numéro, à lui seul, justifie le déplacement : il agit comme une chambre d’écho où se rencontrent les douleurs individuelles et collectives, le passé et le présent. C’est un moment de grâce, de ceux qui rappellent pourquoi le théâtre musical peut toucher là où les mots seuls échouent.

Tout n’est pas parfaitement rodé, et c’est sans doute normal pour une première devant public. Certaines transitions scéniques manquent encore de fluidité, et la durée — frôlant les trois heures entracte compris — appelle un travail de condensation. Mais les fondations sont si solides qu’on devine déjà un spectacle appelé à se bonifier au fil de la tournée. Évangéline évite avec une habileté remarquable les pièges qui la guettaient : la mièvrerie, la folklorisation, l’instrumentalisation politique. Elle choisit plutôt la voie plus exigeante de l’intemporalité, portée par les costumes de Liz Vandal, qui semblent appartenir à toutes les époques à la fois.

En quittant la salle, on n’a pas l’impression d’avoir assisté à une simple relecture d’un récit connu, mais à la naissance d’un objet scénique appelé à durer. Évangéline ne prétend pas réécrire l’histoire ; elle nous rappelle que certaines histoires, lorsqu’elles sont racontées avec honnêteté et souffle, continuent de nous parler, de nous heurter et de nous rassembler. Dans un paysage théâtral souvent frileux face aux grandes fresques, cette production ose l’ampleur sans perdre l’âme. Et c’est peut-être là sa plus grande réussite : faire d’un mythe un battement de cœur vivant, offert au présent.

Évangéline
  • Montréal. Salle Wilfrid-Pelletier. En février, juillet et août 2026. Billets.
  • Québec. Grand Théâtre de Québec. En mars et septembre 2026. Billets.
  • Trois-Rivières. Amphithéâtre Cogeco. Les 29 et 30 mai 2026. Billets.
  • Moncton. Centre Avenir. Les 24 et 25 juillet 2026. Billets.

LENA GHIO   

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