| Manuel Mathieu le 27 février 2026 à la Galerie Hugues Charbonneau |
Manuel Mathieu : anatomie d’un ancrage
De la mémoire fracturée au corps fondamental
En 2015, une mobylette volée percute un corps à Londres. Le choc est brutal, presque anonyme. Pour Manuel Mathieu, il ouvre pourtant une brèche décisive. Contusions cérébrales, fractures au visage, pertes partielles de mémoire : l’événement n’est pas seulement médical, il est ontologique. Que reste-t-il d’un peintre lorsque la continuité du souvenir vacille ? Que devient une œuvre fondée sur l’archive intime et l’histoire politique lorsque le fil narratif se rompt ?
Plus d’une décennie plus tard, en mars 2026, avec Perineum, l’artiste opère un déplacement radical. À l’heure où il s’apprête à faire ses débuts à la Biennale di Venezia, sous le commissariat de Koyo Kouoh, Mathieu ne choisit ni l’escalade monumentale ni la démonstration spectaculaire. Il revient à la base. Littéralement.
Entre ces deux moments — la mémoire fissurée et le plancher du corps — se dessine l’arc d’une œuvre qui n’a cessé d’interroger les fractures : historiques, familiales, neurologiques, politiques. Mais ce qui, aujourd’hui, frappe, c’est la manière dont ces fractures se condensent en un point d’ancrage.
À la suite de l’accident londonien, les migraines persistent, les trous de mémoire inquiètent. L’artiste, dont la pratique convoque aussi bien les cicatrices de la dictature duvaliériste que les silences d’une lignée traversée par des loyautés opposées, se retrouve confronté à une question abyssale : « Qui suis-je si mes souvenirs me quittent ? »
Psychologiquement, l’amnésie attaque la continuité du moi. Elle rompt la narration intime qui permet de se penser dans la durée. Chez Mathieu, la blessure est double : elle menace l’homme et l’œuvre.
Dans les années qui suivent, ses expositions approfondissent l’enquête sur la mémoire haïtienne clivée — entre victimes et collaborateurs — tout en laissant la matière picturale absorber la violence du monde. Les toiles explosent en strates, en voiles, en abrasions. La figure s’y dissout souvent, avalée par la couleur.
Puis, progressivement, quelque chose se déplace.
Dans certaines œuvres récentes, un visage émerge de la mosaïque . Non pas une apparition spectaculaire, mais une percée. La matière cesse d’engloutir ; elle entoure. Elle dramatise, mais elle laisse advenir un portrait. Le regards tient tout le visage.
Figurer un visage après avoir douté de sa propre mémoire, c’est poser une balise. Voici une présence. Voici un ancrage.
Il faut mesurer la portée symbolique de ce retour partiel au portrait. L’accident de 2015 a atteint le visage même de l’artiste. Os fissurés, traits meurtris : peindre un visage ne peut être un geste neutre. C’est rejouer la possibilité d’une intégrité.
Ces portraits ne sont ni nostalgiques ni académiques. Les fonds demeurent instables, parfois toxiques. Les surfaces portent des cicatrices picturales. Mais le sujet tient. Il résiste à la tempête chromatique.
On a souvent comparé, trop rapidement, la peinture de Mathieu à celle de Jean-Michel Basquiat — comparaison paresseuse qui révèle surtout l’imaginaire critique prompt à rabattre tout artiste noir subversif sur une figure tutélaire unique. Or, là où Basquiat fragmentait la figure dans une urgence quasi scripturale, Mathieu, aujourd’hui, cherche la tenue. Non plus l’explosion, mais la consolidation.
La question « Pourrai-je peindre comme avant ? » trouve une réponse paradoxale : non. Il peint désormais avec la conscience aiguë de la fragilité. Et cette conscience confère aux portraits une gravité nouvelle.
Avec Perineum, présenté en 2026, l’artiste opère un autre recentrement. Après des projets multisensoriels et immersifs — installations engageant architecture, olfaction, vidéo — il choisit un point presque invisible du corps : le périnée.
Le périnée soutient les organes, stabilise la posture, assure la continuité entre le haut et le bas. On en parle peu. Il demeure discret, presque tabou. Pourtant, il est indispensable.
En s’emparant de cette zone, Mathieu déplace son interrogation de la mémoire narrative vers une mémoire somatique. Le trauma ne réside plus uniquement dans les archives ou les récits familiaux ; il se loge dans les tissus. Le corps devient territoire politique.
Dans certaines traditions énergétiques, le périnée correspond au chakra racine — siège de l’ancrage et de la survie. L’artiste ne se contente pas d’illustrer cette symbolique : il la met à l’épreuve picturale.
Les nouvelles toiles, gravures et mosaïques déploient une grammaire visuelle instinctive. Les formes s’y contractent, se fissurent, se tendent comme des muscles sous pression. La surface respire — parfois difficilement.
La gravure, médium récemment intégré à sa pratique, joue un rôle déterminant. Inciser, presser, imprimer : le geste s’apparente à un exercice physiologique. Le corps de l’artiste dialogue avec la résistance du support. Les formats plus petits, travaillés en séries, introduisent répétition et variation. Chaque épreuve devient une tentative de sonder une limite.
Là où des installations antérieures engageaient l’espace dans sa totalité, Perineum concentre l’énergie. Le spectaculaire cède la place à l’intensité.
Né en 1986 en Haïti, ayant grandi dans l’après-Duvalier avant d’émigrer à Montréal à 19 ans, Mathieu a toujours porté une conscience aiguë des fractures historiques. Son œuvre a exploré les luttes partagées et les liens transnationaux, insistant sur la lenteur nécessaire pour percevoir les récurrences du passé.
Avec Perineum, la distance cède la place à l’intime. L’histoire n’est plus seulement envisagée comme un cycle collectif ; elle est inscrite dans la chair.
La collaboration avec l’autrice Stéphane Martelly — qui accompagne le projet — rappelle que le périnée n’est pas vécu de manière uniforme selon les genres et les héritages culturels. Zone de puissance et de vulnérabilité, il touche à la sexualité, à l’accouchement, à la honte parfois. En l’explorant, Mathieu élargit son interrogation des rapports de pouvoir : qui nomme le corps ? Qui en contrôle les zones invisibles ? Qui hérite des traumatismes ?
Ainsi, la violence autrefois abordée à travers figures historiques et archives familiales se trouve internalisée. Elle n’a pas disparu ; elle s’est déplacée.
Dans un monde saturé d’images numériques, Perineum impose une temporalité opposée. Les œuvres ne se livrent pas immédiatement. Elles exigent que le regardeur ralentisse, accepte l’ambiguïté des formes, consente à l’abstraction organique.
On croit discerner des cavités, des plis, des ouvertures. Puis l’image se dérobe. Cette oscillation reflète notre condition contemporaine : submergés par des images explicites, nous avons perdu l’habitude de décoder ce qui ne se donne pas d’emblée.
Mathieu insiste sur la distance — non pour éloigner, mais pour permettre la reconnaissance différée des motifs. Les contractions d’une toile rappellent les spasmes d’une société en crise. Le plancher du corps devient métaphore d’un socle commun fragilisé.
À l’approche d’une reconnaissance internationale accrue — expositions à New York, Paris, Montréal, et la participation à la Biennale — l’artiste ne cherche pas à amplifier sa voix. Il l’enracine.
De la mémoire fracturée à l’exploration du périnée, le trajet peut sembler inattendu. Il est pourtant cohérent. L’accident de 2015 a mis en crise la continuité du récit. Les portraits ont répondu par la réaffirmation d’une présence. Perineum va plus loin : il interroge le point à partir duquel toute présence devient possible.
Il ne s’agit plus seulement de retrouver son histoire, mais de retrouver son appui.
Dans ces visages qui émergent de la tempête picturale comme dans ces formes contractées qui sondent le plancher du corps, Manuel Mathieu affirme une idée simple et radicale : toute élévation commence par un ancrage. Toute mémoire, même trouée, peut se recomposer à partir d’un point de contact avec le sol.
À l’heure où les identités se fragmentent, où les mémoires collectives sont contestées, où les corps demeurent vulnérables, son œuvre propose une image qui tient sans nier la fissure. Un art qui ne nie ni la collision ni la cicatrice, mais qui transforme l’impact en force de soutien.
Ce n’est plus la peinture du carambolage seul. C’est celle de la consolidation.
Et dans ce geste — revenir au visage, revenir au plancher — se joue peut-être l’une des propositions les plus nécessaires de l’art contemporain actuel : apprendre à survivre, non pas en s’élevant au-dessus des fractures, mais en habitant pleinement leur point d’appui.




























