Monday, March 23, 2026

44e ArtFIFA en ligne • Wider Than the Sky de Valerio Jalongo

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Avec Wider Than the Sky, présenté en première nord-américaine au Festival du Film sur L'Art 2026, Valerio Jalongo poursuit une trajectoire singulière dans le paysage documentaire contemporain : celle d’un cinéaste fasciné par les systèmes complexes et les zones de friction entre science, philosophie et expérience humaine. Après avoir interrogé les liens entre physique et esthétique dans The Sense of Beauty, il s’attaque ici à ce qui constitue sans doute l’un des enjeux majeurs de notre époque : l’intelligence artificielle. Mais plutôt que d’adopter une posture alarmiste ou technophobe, Jalongo choisit un angle résolument contemplatif, presque lyrique, qui fait à la fois la force et la limite de son film.

Le projet est ambitieux. En croisant les regards de scientifiques, de danseurs, d’artistes et d’ingénieurs, le réalisateur tente de répondre à une question vertigineuse : est-il possible de transférer à la machine ce que l’on pourrait appeler le « cœur » du cerveau humain ? Empathie, imagination, capacité à ressentir et à coopérer — autant de qualités qui, jusqu’à récemment, semblaient inaccessibles aux systèmes artificiels. À travers une série de rencontres et de dispositifs visuels soignés, le film explore cette hypothèse sans jamais sombrer dans la démonstration didactique.

Visuellement, Wider Than the Sky impressionne. La photographie d’Ian Oggenfuss, d’une précision clinique, capte aussi bien la froideur aseptisée des laboratoires que la chaleur organique des studios de danse. Le montage de Michelangelo Garrone privilégie les correspondances sensibles : un geste chorégraphique répond à une simulation neuronale, une interface numérique dialogue avec un visage humain. Ce jeu d’échos crée une continuité poétique entre des univers que tout semble opposer. La musique de Kety Fusco, discrète mais enveloppante, accentue cette impression d’immersion dans un espace intermédiaire, à mi-chemin entre le tangible et l’abstrait.

Le film trouve également sa singularité dans sa volonté de rapprocher l’art et la science. Jalongo filme des corps en mouvement, des regards concentrés, des machines en apprentissage, comme s’il cherchait à révéler une même énergie créatrice à l’œuvre dans ces différents champs. Cette approche culmine dans certaines séquences où un robot humanoïde dialogue avec des humains sur la nature des émotions. Ces moments, parfois troublants, interrogent la frontière entre imitation et expérience réelle : simuler un sentiment suffit-il à le rendre authentique ?

C’est précisément dans cette zone d’incertitude que le documentaire déploie toute sa puissance évocatrice. Jalongo ne cherche pas à trancher, mais à ouvrir des pistes, à suggérer que l’intelligence artificielle pourrait devenir un prolongement de notre humanité plutôt qu’une menace. Il propose une vision presque utopique d’une « intelligence collective », nourrie par les savoirs accumulés au fil de l’histoire humaine et mise au service du bien commun. Cette idée, inspirée notamment par des collaborations internationales comme le Human Brain Project, constitue le cœur idéologique du film.

Cependant, cette orientation, aussi séduisante soit-elle, soulève un problème majeur : en privilégiant une approche poétique et spéculative, Wider Than the Sky évite soigneusement les questions les plus urgentes et les plus dérangeantes liées à l’intelligence artificielle aujourd’hui. L’impact environnemental des technologies numériques, les logiques de concentration du pouvoir économique, les usages militaires et sécuritaires de l’IA — autant de dimensions cruciales qui sont à peine évoquées, voire totalement absentes.

Ce choix n’est pas anodin. Il confère au film une dimension abstraite qui peut donner le sentiment d’un certain décalage avec la réalité contemporaine. À l’heure où l’IA est déjà utilisée pour surveiller, classifier, prédire et parfois tuer, l’absence d’une réflexion politique approfondie apparaît comme une lacune difficile à ignorer. Jalongo semble conscient de ces enjeux — son mot de réalisation évoque explicitement les risques de contrôle social et de dérives autoritaires — mais ces préoccupations restent en marge du film lui-même, comme reléguées hors champ.

Ce décalage est d’autant plus frappant que le rythme effréné des avancées technologiques rend certaines réflexions du documentaire presque obsolètes au moment même de sa sortie. Là où Jalongo s’émerveille encore de la capacité des machines à « halluciner » ou à produire des formes artistiques, le spectateur contemporain, déjà familiarisé avec ces phénomènes, peut ressentir une forme de redondance. Le film semble courir après un présent qui lui échappe constamment.

Pour autant, réduire Wider Than the Sky à ses insuffisances serait injuste. Car ce que le film perd en acuité politique, il le gagne en profondeur philosophique. Jalongo pose une question essentielle : qu’est-ce qui fait de nous des êtres humains ? En cherchant à comprendre si une machine peut ressentir, il nous oblige à interroger notre propre rapport aux émotions, à la conscience, à la créativité. Le film agit ainsi comme un miroir, reflétant nos espoirs, nos peurs et nos contradictions face à une technologie qui nous ressemble de plus en plus.

Il y a dans cette démarche une forme de sincérité désarmante. Jalongo ne diabolise pas l’intelligence artificielle, mais refuse également de la célébrer aveuglément. Il adopte une position intermédiaire, cherchant à imaginer une cohabitation possible entre l’humain et la machine. Cette nuance, rare dans un débat souvent polarisé, mérite d’être saluée. Mais elle aurait gagné à s’accompagner d’une analyse plus rigoureuse des rapports de force qui structurent le développement de ces technologies.

En fin de compte, Wider Than the Sky est un film paradoxal. À la fois fascinant et frustrant, inspirant et incomplet. Il séduit par sa beauté formelle et la richesse de ses intuitions, mais laisse un goût d’inachevé par son refus d’affronter pleinement les enjeux politiques et économiques de l’intelligence artificielle. C’est un film qui regarde vers le ciel — vers l’infini des possibles — mais qui oublie parfois de garder les pieds sur terre.

Ce paradoxe en fait néanmoins une œuvre précieuse. Non pas parce qu’elle apporte des réponses définitives, mais parce qu’elle invite à poursuivre la réflexion. À une époque où les discours sur l’IA oscillent entre fascination naïve et catastrophisme, Jalongo propose une troisième voie, plus fragile, plus incertaine, mais aussi plus humaine. Une voie qui, malgré ses limites, mérite d’être explorée.

J'ai accompagné mon visionnement en ligne avec le court métrage L'Enfant film de Louise Deschamps.

 FIFA en ligne jusqu'au 29 mars 2026

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