| Une de mes installations facorites: Les planètes spectrales (2023-2026) Julie Tremble |
Sous la ville, les tensions du monde : Art Souterrain et l’esthétique de la dualité
Dans les profondeurs feutrées du centre-ville de Montréal, là où les flux humains croisent les infrastructures invisibles qui soutiennent la vie urbaine, la 18ᵉ édition du Art Souterrain déploie une méditation ambitieuse sur la dualité. Du 25 avril au 10 mai 2026, ce festival devenu incontournable transforme Place Ville Marie et son réseau labyrinthique en un espace d’expérimentation où les contraires ne s’annulent pas, mais s’interpénètrent.
Ce n’est pas un hasard si la dualité, thème choisi cette année par la commissaire invitée Ariane Plante, trouve un terrain si fertile dans l’architecture même de la ville. Montréal, avec son double visage – hivernal et estival, francophone et cosmopolite, historique et numérique – agit comme une métaphore vivante des tensions qui traversent notre époque. Le festival ne se contente pas de représenter ces oppositions : il les active, les rend sensibles, les fait circuler dans le corps du spectateur.
Plante, dont la pratique curatoriale s’ancre dans les arts médiatiques et numériques, propose ici une lecture matérielle de la dualité. Cette approche pourrait sembler paradoxale à l’heure où l’art contemporain s’éthérise dans le virtuel. Pourtant, c’est précisément dans cette friction entre tangible et intangible que se joue la force de cette édition. Sculptures, installations, œuvres vidéo et performances ne sont pas simplement juxtaposées : elles dialoguent à travers leurs propres contradictions internes.
L’installation Cendres picturales de Gabriel Mondor incarne peut-être le geste le plus radical de cette réflexion. En réduisant ses peintures à des cendres, l’artiste substitue à l’objet visible une trace, un récit indirect. Le spectateur n’accède jamais à l’œuvre originelle ; il n’en perçoit qu’une description médiatisée. Ici, la dualité n’est pas seulement matérielle – présence et absence – mais aussi épistémologique : voir ou croire, expérimenter ou imaginer. Cette œuvre s’inscrit dans une lignée conceptuelle qui rappelle que l’art, avant d’être une image, est une condition de perception.
Ailleurs, la monumentalité fragile de Fiat Lux de Boris Pintado introduit une autre tension : celle entre accumulation et effondrement. Construite à partir de matériaux d’emballage recyclés, la sculpture évoque une cathédrale contemporaine dédiée à la consommation. Mais cette architecture est vouée à la dégradation. Le geste de Pintado n’est pas moraliste ; il est presque liturgique. La lumière qui traverse la structure agit comme une révélation silencieuse : ce que nous érigeons est déjà en train de disparaître.
Dans cette édition, la dualité se déploie également dans des registres culturels et géopolitiques. Les performances rituelles de Farzaneh Rezaei et Mancy Rezaei, notamment autour du safran, convoquent une mémoire diasporique où l’intime et le collectif s’entrelacent. Le pigment devient à la fois matière et langage, corps et territoire. Ces œuvres rappellent que la dualité n’est pas seulement une abstraction formelle : elle est vécue, incarnée, parfois douloureuse.
Détail Entropie (2026) Chadi Ayoub
De même, les propositions de Chadi Ayoub et Hadi Jamali interrogent les systèmes – sociaux, biologiques, énergétiques – à travers des dispositifs immersifs. Chez Ayoub, l’entropie devient une métaphore du collectif en déséquilibre, tandis que Jamali explore des formes de vie hybrides, entre nature et technologie. Ces œuvres ne cherchent pas à résoudre les tensions qu’elles exposent ; elles les maintiennent ouvertes, actives.
Ce qui distingue particulièrement cette édition d’Art Souterrain est son refus du spectaculaire. Contrairement à une certaine esthétique numérique fondée sur la démonstration technologique, Plante privilégie une approche sensible, presque introspective. Les œuvres ne s’imposent pas ; elles invitent. Le spectateur est appelé à ralentir, à ressentir, à habiter les interstices – ces espaces de transition que la commissaire identifie comme essentiels à la narration du parcours.
Car il y a bien une narrativité ici, mais sans récit linéaire. Le parcours, qui s’étend des profondeurs souterraines aux espaces urbains, fonctionne comme une dérive structurée. Chaque œuvre agit comme un point de bascule, un moment de suspension où les oppositions se recomposent. Cette logique rappelle certaines pratiques curatoriales contemporaines où l’exposition devient une expérience spatiale et temporelle, plutôt qu’une simple accumulation d’objets.
L’implication du corps du spectateur est centrale. Marcher, descendre, remonter, traverser – ces gestes deviennent partie intégrante de l’œuvre. Dans un monde saturé d’images instantanées, Art Souterrain propose une temporalité différente : lente, fragmentée, attentive. Le souterrain n’est plus seulement un lieu de passage ; il devient un espace de transformation.
Cette transformation est aussi sociale. En investissant des lieux publics accessibles, le festival démocratise l’expérience de l’art contemporain sans la simplifier. Il crée des situations de rencontre, parfois inattendues, entre des publics divers. Dans ce contexte, la dualité prend une dimension politique : comment coexister dans la différence ? Comment transformer les tensions en possibilités ?
Plante semble répondre à ces questions non par des discours, mais par des agencements. Les œuvres qu’elle a sélectionnées ne prônent pas une utopie naïve ; elles esquissent plutôt des formes de coexistence fragile. Il y a, comme elle le souligne, une tendresse dans cette programmation – une qualité rare dans un paysage artistique souvent dominé par le cynisme ou la critique frontale.
Le navire qui mène au ciel (2019) Fannie Giguère
Cette tendresse n’exclut pas la complexité. Au contraire, elle en est peut-être la condition. En refusant de réduire la dualité à une opposition binaire, Art Souterrain propose une vision plus nuancée du monde : un espace où les contradictions ne sont pas des impasses, mais des moteurs.
Dans les galeries souterraines de Montréal, entre béton et lumière artificielle, cette vision prend une forme concrète. Elle se manifeste dans un faisceau lumineux traversant une structure fragile, dans une voix décrivant une œuvre disparue, dans un pigment qui évoque une terre lointaine. Elle se manifeste aussi dans le simple fait de marcher aux côtés d’inconnus, partageant une expérience commune.
À l’heure où les fractures – politiques, écologiques, technologiques – semblent s’intensifier, la proposition d’Art Souterrain apparaît d’une pertinence remarquable. Non pas parce qu’elle offre des réponses, mais parce qu’elle crée un espace pour habiter les questions.
Sous la surface de la ville, dans ces corridors souvent ignorés, se joue ainsi quelque chose d’essentiel : une tentative de réimaginer notre rapport au monde, à travers ses tensions mêmes. Une esthétique de la dualité, non comme division, mais comme possibilité.
Photos © Lena Ghio, 2026
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