Sunday, June 7, 2026

NERVURES au cinéma dès le 12 juin

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Nervures veut être un film de contamination — une œuvre où le deuil infecte l’espace, où les silences familiaux moisissent dans les murs d’un village oublié, où l’horreur naît moins du surnaturel que de l’effritement psychologique. Sur papier, l’ambition est réelle. Dans son exécution, toutefois, le film de Raymond St-Jean demeure prisonnier de ses propres intentions, incapable de transformer son riche matériau thématique en expérience viscérale cohérente. Il en résulte une œuvre qui intrigue par fragments, mais qui peine constamment à trouver son âme.

Le point de départ possède pourtant une force indéniable. Isabelle quitte Montréal après avoir appris que son père, Maurice, est gravement malade. En rejoignant Saint-Étienne, ancien village forestier rongé par le déclin économique et l’isolement social, elle découvre une vérité plus brutale encore : son père est déjà mort. Dès lors, Nervures s’engage dans une lente descente vers l’étrangeté, multipliant les comportements inquiétants, les indices cryptiques et les tensions familiales larvées.

Cette prémisse évoque immédiatement un certain cinéma d’horreur psychologique contemporain — celui qui privilégie l’atmosphère au choc immédiat, la désintégration émotionnelle à la simple mécanique de la peur. On pense parfois aux paysages désolés de l’horreur folk, parfois au body horror organique et humide popularisé par le cinéma indépendant récent. Mais là où ces œuvres parviennent à fusionner symbolisme et émotion, Nervures reste bloqué dans une zone intermédiaire, hésitant constamment entre drame intimiste, thriller psychologique et horreur corporelle.

Le principal problème du film réside dans cette incapacité à établir un ton clair. Chaque séquence semble appartenir à une version différente du récit. Certaines scènes suggèrent une œuvre contemplative et mélancolique sur la ruralité québécoise en décomposition ; d’autres basculent abruptement dans un registre presque grotesque, saturé d’effets sonores agressifs et d’images volontairement dérangeantes. Cette oscillation permanente finit par empêcher toute immersion durable.


Là où un grand film d’horreur construit patiemment une logique émotionnelle interne, Nervures paraît constamment en train de chercher son identité. Le spectateur sent l’intention derrière chaque choix de mise en scène, mais rarement sa nécessité. Le film ne manque pas d’idées ; il manque de cohésion.

Cette fragmentation est particulièrement visible dans l’écriture des dialogues. Très tôt, les conversations révèlent une artificialité difficile à ignorer. Les personnages parlent pour transmettre de l’information plutôt que pour exister. Les répliques semblent conçues pour être lues sur une page plutôt que vécues à l’écran. Chaque échange paraît légèrement surécrit, comme si le scénario craignait le silence.

Or, le silence aurait probablement été l’arme la plus puissante de Nervures. Saint-Étienne est un décor naturellement hanté : village vidé de sa vitalité, territoire suspendu entre mémoire et abandon, espace où la forêt semble lentement reprendre ses droits sur les humains. Dans ses meilleurs moments, le film comprend cela. Une lumière tamisée sur un corridor vide, un souffle dans les arbres, une pièce où personne n’ose parler : voilà les rares instants où Nervures approche enfin l’atmosphère qu’il recherche désespérément.

Mais Raymond St-Jean surcharge continuellement son récit de dialogues explicatifs, de tensions verbales et de signaux dramatiques insistants. Ce besoin constant de verbaliser les émotions finit paradoxalement par vider le film de sa substance émotionnelle. Nervures parle énormément, mais exprime très peu.


Cette faiblesse rappelle certains problèmes déjà perceptibles dans Crépuscule pour un tueur. On y retrouve cette même tendance à confondre densité narrative et profondeur dramatique. Ici encore, le film accumule les pistes sans réellement les développer. Les éléments mystérieux apparaissent, disparaissent, puis reviennent sous d’autres formes sans toujours générer de véritable progression dramatique. Le spectateur comprend qu’un symbole est important, qu’un comportement cache quelque chose, qu’un détail possède une signification — mais le film peine à articuler clairement la logique émotionnelle reliant ces éléments.

Cela dit, il serait injuste de nier certaines qualités formelles réelles. La direction artistique, notamment, témoigne d’un souci du détail appréciable. Les décors intérieurs dégagent une texture authentique : maisons vieillissantes, bois humide, objets usés par le temps. Le film réussit parfois à créer une sensation physique de décrépitude rurale, comme si chaque pièce contenait les résidus d’un passé impossible à enterrer.

La photographie constitue également l’un des aspects les plus solides du projet. Sans jamais atteindre la virtuosité visuelle des grandes références du genre, elle propose néanmoins plusieurs compositions élégantes. L’éclairage des scènes intérieures mérite une mention particulière : des jaunes étouffés, des ombres diffuses, des lumières faibles qui évoquent moins la peur immédiate qu’une forme d’épuisement émotionnel. Dans ces moments plus retenus, Nervures laisse entrevoir le film qu’il aurait pu devenir.

Le travail sonore, en revanche, illustre parfaitement les contradictions de l’œuvre. On sent une volonté sincère de créer une expérience sensorielle immersive. Bruits organiques, textures sonores oppressantes, nappes musicales anxiogènes : tout est mis en place pour générer un malaise constant. Pourtant, cette approche finit souvent par devenir contre-productive. Le mixage surcharge plusieurs scènes au point de transformer la tension en irritation. Là où le son devrait approfondir l’angoisse, il attire parfois inutilement l’attention sur lui-même.

C’est peut-être là le cœur du problème de Nervures : le film veut constamment convaincre le spectateur qu’il est dérangeant, étrange ou profond, plutôt que de laisser ces sensations émerger naturellement. Chaque effet paraît souligné. Chaque symbole semble annoncé. Chaque montée dramatique insiste sur sa propre importance.


Même la tentative d’inclusion narrative souffre de cette impression de construction forcée. La présence d’un couple lesbien, dont l’une des partenaires est racisée, semble moins découler organiquement du récit que répondre à une volonté externe de représentation. Or, l’inclusion ne devient véritablement significative au cinéma que lorsqu’elle enrichit les dynamiques humaines ou thématiques de l’œuvre. Ici, ces personnages servent principalement de surface de projection aux préjugés des habitants plus âgés du village, sans que cette tension ne produise une véritable réflexion dramatique. Le résultat donne l’impression d’un élément ajouté plutôt qu’intégrée.

Et pourtant, malgré toutes ses maladresses, Nervures n’est jamais totalement dénué d’intérêt. Il existe dans le film une sincérité palpable — une volonté réelle d’explorer la mémoire, le deuil, la désintégration familiale et la solitude des régions abandonnées. On sent un cinéaste attiré par des images fortes, des sensations troubles, des espaces émotionnels inconfortables. Cette ambition mérite d’être reconnue.

Le problème est que cette sincérité ne suffit pas toujours à porter un film lorsque l’écriture, le rythme et la direction d’acteurs demeurent aussi inégaux. Plusieurs performances souffrent d’une direction hésitante ; certains comédiens semblent jouer dans un drame naturaliste, d’autres dans une œuvre d’horreur stylisée. Là encore, l’absence d’unité tonale fragilise l’ensemble.

Nervures devient alors un objet paradoxal : un film manifestement personnel, parfois intriguant, mais profondément désaccordé avec lui-même. Comme les nervures d’une feuille morte, ses différentes composantes restent visibles — photographie, design sonore, idées thématiques, horreur organique — sans jamais vraiment converger vers une forme vivante et harmonieuse.

Ce n’est pas un désastre complet. Ce n’est pas non plus la révélation du cinéma de genre québécois que certains y verront peut-être. C’est plutôt l’œuvre d’un réalisateur encore en recherche, tenté par plusieurs directions artistiques simultanément, sans avoir encore trouvé la discipline formelle nécessaire pour les unir.

Il reste néanmoins quelque chose de fascinant dans cet échec imparfait : la sensation persistante qu’un meilleur film hante constamment celui-ci, tapi sous ses excès de dialogues, ses ruptures de ton et ses maladresses narratives. Et c’est peut-être cette présence fantomatique — celle du film que Nervures aurait pu être — qui demeure finalement l’élément le plus troublant de l’expérience.

LENA GHIO   

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