Saturday, August 8, 2026

LES CONVIVES @ Galerie Deschênes > 29 août 2026

L'artiste Maxime Goldstyn avec les oeuvres Oeuf au plat, darne de saumon et petite caille, porcelaine, 2022 et Le double, huile sur toile, 2026; à la Galerie Deschênes 
 
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À table, entre désir et répulsion 

Les convives, de Maxime Goldstyn, à la Galerie Deschênes 

Commissariat : Mathieu Deschênes

Il y a quelque chose d’immédiatement familier, et pourtant profondément inquiétant, dans Les convives, la première exposition de Maxime Goldstyn consacrée au thème de la table et de la nourriture. Présentée ce mois-ci à la Galerie Deschênes, l’exposition réunit des peintures et des objets qui prennent le repas comme point de départ pour sonder ce qui, dans nos rapports aux autres et à nous-mêmes, relève à la fois du désir, du dégoût, de l’appétit et de la mémoire. Sous le commissariat de Mathieu Deschênes, l’ensemble se lit comme une petite mythologie domestique, où le repas n’est jamais tout à fait innocent.

Manger est l’un des gestes les plus ordinaires de l’existence, mais aussi l’un des plus chargés de conventions. La table à manger constitue depuis des siècles un théâtre social : on y accueille, on y négocie, on y célèbre, on y transmet des règles et des récits. Le repas familial a longtemps été un rituel quotidien structurant, associé à la communauté et à l’intimité. Or, ce rituel s’est progressivement transformé. La table demeure, mais elle n’est plus nécessairement le centre de la vie collective. On mange seul, devant un écran, sur le coin d’un comptoir ou dans la rue; les repas sont livrés, photographiés, commentés, consommés à des heures qui ne coïncident plus forcément avec celles des autres. Même lorsque nous nous réunissons encore autour d’une table, le geste porte désormais la mémoire de ce qu’il a été et l’incertitude de ce qu’il deviendra.

Poisson pour trois, huile sur bois, 2026

C’est dans cet espace entre le rituel ancien et ses métamorphoses que Goldstyn installe son univers.

En entrant dans la petite galerie de la rue d’Iberville, la première impression est celle du bois. Le matériau impose une chaleur presque rustique, qui contraste avec la palette sombre des œuvres. Les formats relativement petits invitent à une observation rapprochée, comme si le spectateur devait lui-même s’approcher de la table pour comprendre ce qui s’y joue. Rien ici ne cherche l’abondance spectaculaire. Au contraire, la retenue des compositions donne aux aliments et aux objets une présence presque fétichiste.

Dans Oeuf au plat, darne de saumon et petite caille, réalisé en porcelaine en 2022, la nourriture cesse d’être seulement nourriture. Elle devient objet, dépouille, souvenir ou symbole. Même chose avec Jambon à l’ananas, également en porcelaine : le titre évoque immédiatement une association familière, presque kitsch, tandis que la matérialité de l’œuvre la fait basculer ailleurs. Goldstyn semble constamment jouer sur cette oscillation entre ce qui nous attire et ce qui nous répugne.

De gauche à droite: Jambon à l'ananas, porcelaine, 2022; Figue, choux, pois, porcelaine, 2026; Épis de mais, asperges, trognon de pommes, porcelaine, 2026

Les œuvres récentes sur toile prolongent cette ambiguïté. Poisson pour trois, Faire chabrot et Les convives donnent à la nourriture une dimension presque cérémonielle. Dans Le double, la peinture paraît quitter le registre strictement alimentaire pour toucher à quelque chose de plus psychologique : ce qui est posé sur la table devient le reflet de celui qui regarde. La nourriture agit alors comme un miroir imparfait de nos pulsions.

Cette mythologie personnelle constitue sans doute la force principale de l’exposition. Goldstyn ne cherche pas à illustrer la nourriture de manière descriptive. Elle en prélève les codes — l’aliment, le couvert, le partage, l’abondance, la chair — pour construire un vocabulaire visuel où le familier devient légèrement étrange. Les Épis de maïs, asperges, trognon de pommes en porcelaine participent de cette logique : le repas est là, mais quelque chose semble déjà avoir eu lieu. Ce qui reste sur la table raconte parfois davantage que ce qui y est servi.

La maîtrise technique est évidente. Les surfaces, les textures et les matières sont travaillées avec suffisamment de précision pour que l’idée ne prenne jamais le dessus sur l’objet. La porcelaine, en particulier, introduit une tension intéressante : matière délicate et durable, elle transforme des aliments périssables en vestiges. La peinture, elle, permet à Goldstyn de donner à la table une atmosphère plus sombre, presque théâtrale.

Faire chabrot, huile sur toile, 2026

Le titre Les convives finit par apparaître comme une question plutôt qu'une affirmation. Qui sont-ils, ces convives? Ceux qui partagent réellement notre table, ceux qui nous ont précédés, ceux que nous imaginons ou encore les figures intérieures qui peuplent nos propres rituels? À l’heure où le repas commun est soumis aux transformations de nos habitudes sociales, Goldstyn rappelle que manger ensemble demeure un geste fondamental — précisément parce qu’il nous oblige à être présents les uns aux autres.

Ainsi, sous son apparente simplicité, Les convives parle moins de nourriture que de présence. La table y devient le lieu où le désir rencontre la répulsion, où l’intime rencontre le collectif, où le souvenir rencontre le présent. Une exposition modeste par ses dimensions, mais cohérente dans son propos, qui réussit à faire d’un geste quotidien une scène de notre mythologie contemporaine.

Les convives, huile sur toile, 2026

Visite sur rendez-vous, contactez : https://www.mathieudeschenes.com/

LENA GHIO   

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