Wednesday, September 9, 2026

La bataille de Gaulle : Liberté — Le désert, la guerre et l’idée d’une France à reconquérir

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Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans La bataille de Gaulle : Liberté. Pour raconter la naissance militaire de la France libre, Antonin Baudry choisit de filmer un pays qui, au commencement du récit, n’est plus vraiment là. La France a perdu son territoire, son armée s’est effondrée, son gouvernement s’est compromis avec la défaite et, surtout, son avenir semble avoir été confisqué par ceux qui prétendent désormais décider de son sort. Le second volet du diptyque entreprend ainsi une opération presque abstraite : faire du cinéma autour d’une nation avant même que celle-ci ne puisse se reconnaître comme telle. Après Résistance, où dominait le refus solitaire, Liberté s’intéresse à la transformation de ce refus en puissance politique, militaire et symbolique.

Le titre québécois a le mérite de la franchise. Liberté. Un mot immense, presque trop grand pour un film de guerre. Le titre français, J’écris ton nom, emprunté au poème de Paul Éluard, lui donne une profondeur différente : la liberté n’est plus simplement une destination, mais une inscription. Il faut lui donner un nom, une armée, des frontières, des hommes, des alliés et, éventuellement, une victoire. Baudry comprend que cette mutation est en elle-même un formidable sujet de cinéma. Son film n’est donc pas seulement un récit militaire ; c’est un thriller de légitimité, une bataille où les armes comptent autant que les arguments, et où le territoire se conquiert parfois autour d’une table avant de l’être sur un champ de bataille.

Cette ambition explique aussi la construction éclatée du récit. De Gaulle, Jean Moulin et Philippe Leclerc évoluent sur trois lignes narratives qui finissent par dessiner une même géographie morale. À Londres, de Gaulle doit imposer l’idée d’une France libre à des alliés qui préféreraient volontiers régler eux-mêmes le problème français. À Lyon, Jean Moulin tente de donner une cohérence politique à une Résistance fragmentée. En Afrique du Nord, Leclerc transforme l’impatience en mouvement militaire. Ces histoires ne sont pas simplement parallèles : elles montrent les trois conditions de la reconquête — convaincre, organiser, combattre.


Simon Abkarian demeure le centre de gravité du film. Son de Gaulle est moins une statue qu’une anomalie humaine : un homme dont l’autorité précède la reconnaissance. Il parle comme s’il représentait déjà un État qui, juridiquement et matériellement, n’existe presque plus. C’est là que le personnage devient passionnant. Sa fameuse hauteur de vue n’est pas seulement une qualité ; elle constitue également une forme de risque. De Gaulle doit agir comme si l’Histoire lui avait donné raison avant que l’Histoire ne l’ait fait. Sa grandeur tient à cette obstination, mais aussi à l’inconfort qu’elle provoque chez ceux qui l’entourent.

Le rapport avec Churchill, interprété avec un mélange savoureux de flegme et d’ironie par Simon Russell Beale, donne au film certaines de ses scènes les plus fines. Entre les deux hommes se joue une étrange fraternité, faite d’admiration, de méfiance et d’exaspération. Churchill comprend la nécessité de de Gaulle tout en sachant à quel point ce dernier peut devenir encombrant. La fameuse « croix de Lorraine » prend alors une valeur presque comique : l’homme qui veut sauver la France est lui-même devenu, pour ses alliés, un problème diplomatique à gérer. Baudry a l’intelligence de ne pas réduire ces échanges à une opposition simpliste entre héros français et cyniques étrangers. Le conflit est plus intéressant : il oppose deux conceptions de la souveraineté.

Car Liberté ose rappeler une réalité historique moins confortable que le récit traditionnel de la victoire alliée. La France libre doit aussi se battre pour empêcher que la France soit libérée sans être souveraine. Les projets américains concernant l’administration du territoire français, jusqu’à la préparation d’une monnaie destinée à accompagner cette tutelle, donnent au récit une dimension presque dystopique. Le danger ne vient donc pas uniquement des chars allemands. Il vient aussi de la possibilité que la France sorte de la guerre physiquement libérée mais politiquement diminuée.


C’est dans ce contexte que l’apparition de Philippe Leclerc devient essentielle. Niels Schneider lui apporte une énergie qui tranche avec la verticalité de de Gaulle. Là où le Général pense en stratège, Leclerc agit par instinct, vitesse et audace. Son personnage semble incapable de rester immobile devant une catastrophe. Il est moins un homme de doctrine qu’un homme de mouvement. Schneider évite heureusement le piège du héros militaire monumental : son Leclerc reste nerveux, presque électrique, comme si son corps refusait le rythme prudent de la diplomatie. Une performance qui m'a sidérée et un héro que j'ai tout de suite recherché pour apprendre sa mort tragique peu après la guerre.

Cette interprétation donne également tout son sens aux séquences africaines. Le désert du Fezzan devient l’un des véritables personnages du film. Immense, indifférent, presque lunaire, il transforme chaque déplacement en épreuve physique et chaque victoire en conquête infime d’un espace démesuré. Mais le désert est aussi une métaphore particulièrement efficace de la situation de la France libre. Tout y est incertain, dispersé, précaire. Leclerc doit y construire une armée avec des moyens dérisoires, composée notamment de soldats africains, puis la conduire contre une puissance militaire supérieure.

Les scènes de combat sont parmi les plus réussies du film parce que Baudry ne cherche pas constamment à les transformer en tableaux héroïques. La caméra reste proche des hommes, des véhicules, de la poussière et du vacarme. La guerre apparaît moins comme une chorégraphie glorieuse que comme une expérience sensorielle brutale. Les images d’archives en noir et blanc, intégrées aux séquences reconstituées, accentuent parfois cette impression d’une Histoire qui se fabrique sous nos yeux. Le procédé pourrait sembler démonstratif ; il fonctionne surtout lorsqu’il rappelle que ces personnages, contrairement à nous, ne connaissent pas la suite.


C’est peut-être le paradoxe le plus fécond du film : nous savons que la France sera libérée, que Leclerc entrera dans Paris et que de Gaulle finira par s’imposer. Pourtant, Liberté parvient par moments à faire disparaître cette connaissance rétrospective. Son véritable suspense ne consiste pas à demander qui gagnera la guerre, mais si une idée peut survivre suffisamment longtemps pour devenir une réalité. La France libre est d’abord une hypothèse. Le film trouve sa tension dans le passage de l’hypothèse à l’existence.

Jean Moulin, incarné par Félix Kysyl, complète cette réflexion. Son combat rappelle que la liberté ne se fabrique pas seulement dans le désert ou dans les bureaux londoniens. Elle doit aussi être organisée clandestinement, au milieu des rivalités, de la peur et des arrestations. La violence qui finit par atteindre Moulin donne au film une profondeur tragique : certaines victoires nationales sont bâties sur des destins individuels qui, eux, ne connaissent pas la victoire.

Le principal mérite de La bataille de Gaulle : Liberté est finalement de comprendre que résister et libérer sont deux verbes très différents. Résistance racontait le refus. Liberté raconte la mécanique qui doit suivre : rallier, négocier, convaincre, armer, combattre. Le premier mouvement dit non ; le second doit inventer ce qui viendra après le non.


Le film n’est pas sans lourdeurs. Sa durée imposante et son ambition de fresque peuvent parfois donner au récit une majesté un peu appuyée. Certaines situations semblent vouloir rappeler leur importance historique au lieu de simplement la laisser émerger. Mais cette solennité est contrebalancée par une véritable intelligence dramatique, par un casting remarquablement homogène et surtout par la conviction que la grande Histoire est faite de décisions qui, au moment où elles sont prises, ressemblent moins à des certitudes qu’à des paris.

C’est pourquoi Liberté mérite mieux qu’une lecture purement patriotique. Son sujet véritable est la fabrication de la confiance. De Gaulle croit en une France qu’il ne peut plus voir ; Leclerc agit comme si la victoire était possible alors que tout semble indiquer le contraire ; Moulin organise une résistance dont l’issue demeure longtemps incertaine. Aucun ne possède la garantie du lendemain. Ils possèdent seulement cette faculté rare de se comporter comme si l’avenir pouvait encore être influencé.

« Ils ont cru à l’impossible » : la formule pourrait sembler banale si le film ne s’attachait précisément à montrer combien cet impossible était matériellement réel. Ils manquaient d’armes, d’hommes, de territoires et parfois même d’alliés. Ils n’avaient pas le luxe de connaître leur propre légende. C’est ce qui donne à La bataille de Gaulle : Liberté son meilleur sujet : non pas la victoire, mais le moment fragile qui la précède, lorsque quelques individus avancent dans le désert avec une idée assez forte pour devenir, peut-être, un pays.

LENA GHIO   

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