Thursday, October 1, 2026

100Phyllis au CCA

 

Phyllis Lambert © Clara Gutsche
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QUI EST PHYLLIS LAMBERT

À 27 ans, en 1954, Phyllis Lambert accomplit un geste qui paraît aujourd’hui presque invraisemblable. Dans une Amérique où les grandes décisions immobilières, financières et architecturales sont encore massivement l’affaire des hommes, une jeune femme issue d’une richissime famille montréalaise décide de dire à son père, Samuel Bronfman, que son futur siège new-yorkais est tout simplement indigne de son ambition.

Seagram prépare alors un gratte-ciel au cœur de Manhattan. Le projet initial est conventionnel, dans l’esprit de l’optimisme corporatif de l’après-guerre : efficace, rentable, monumental. Lambert, qui séjourne à Paris et se passionne pour l’art et l’architecture, reçoit les dessins. Elle les trouve médiocres. Et au lieu de se contenter d’une moue aristocratique ou d’un commentaire mondain, elle prend la plume. Dans une lettre de huit pages datée du 28 juin 1954, elle explique à son père que Seagram a une responsabilité qui dépasse ses intérêts commerciaux. Le bâtiment va modifier Park Avenue, la ville, peut-être même l’histoire de l’architecture. Il faut donc faire mieux.

C’est là que son caractère apparaît : elle ne demande pas la permission d’avoir du goût ; elle transforme son goût en mandat.


Bronfman lui confie alors une tâche extraordinaire : trouver l’architecte. Lambert consulte les grandes figures intellectuelles de New York, dont Lewis Mumford, Alfred Barr et Philip Johnson. Parmi les noms qui émergent se trouve celui d’un architecte allemand installé à Chicago, Ludwig Mies van der Rohe. Lambert le choisit. Le projet change de planète.

Le futur Seagram Building, achevé en 1958, sera une tour de bronze et de verre volontairement reculée de Park Avenue, laissant devant elle une vaste plaza ouverte à la ville. Mies en dessine l’architecture, Philip Johnson collabore au projet, mais Lambert en est la force motrice côté client : elle impose l’ambition, défend la qualité et participe directement à la planification du projet.

Son exploit est d’autant plus saisissant qu’il surgit dans le zeitgeist de l’Amérique des années 1950. C’est l’âge du triomphe industriel, des grandes corporations, des gratte-ciel qui célèbrent la puissance économique et de l’architecture internationale devenue langage officiel de la modernité. Mais c’est aussi une époque où les femmes sont encore largement assignées à des rôles périphériques dans les milieux du pouvoir, de l’architecture et des affaires. Lambert ne se contente pas d’entrer dans cette pièce : elle change le plan de la pièce.


Et surtout, elle ne semble pas avoir cherché à devenir architecte pour construire une carrière personnelle. Elle voulait que quelque chose de juste existe dans la ville. C’est peut-être ce qui rend son intervention si rare : une jeune femme de 27 ans, héritière d’un empire, aurait pu se contenter de bénéficier du monde qui lui était offert. Elle choisit plutôt de contester le projet de son propre père, de convoquer Mies van der Rohe et de contribuer à offrir à New York l’un de ses espaces publics modernes les plus emblématiques.

Le Seagram n’est donc pas seulement l’histoire d’un grand architecte. C’est aussi celle d’une jeune femme qui, en 1954, eut l’audace — et la vision — de dire : non, nous pouvons faire beaucoup mieux.

ELLE N'A PAS CHANGÉ!

À 100 ans, Phyllis Lambert continue de faire ce qu’elle faisait à 27 ans devant le premier projet du Seagram — regarder, questionner, refuser l’évidence et demander : et si on pouvait faire autrement?

Il suffit de regarder ce qui se prépare au CCA pour le comprendre. À l’approche de ses 100 ans, Phyllis Lambert ne se retourne pas sur son œuvre comme on referme un livre. Elle regarde devant. Toujours. Ce qui l’intéresse n’est pas le monument qu’on érige à une vie accomplie, mais la question qui reste ouverte, celle qui oblige à penser encore.

La première exposition à ouvrir dans cette année anniversaire, Neighbours, le 5 novembre 2026, donne déjà le ton. En revisitant la collection de photographies du CCA à travers les communautés, les voisinages et les manières d’habiter, elle déplace le regard : de l’architecture comme objet vers l’architecture comme expérience collective. Qui habite? Qui transforme? Qui est exclu? Pour qui construisons-nous? Ce sont des questions profondément lambertiennes : regarder l’espace, certes, mais surtout regarder la vie qui s’y déroule.


Puis viendra, en janvier 2027, 100Phyllis, une année entière de conversations qui feront circuler cette curiosité entre architecture, logement, patrimoine, environnement, photographie, institutions et ville. Le programme ne cherche pas à momifier une pensée : il veut la mettre au travail.

À propos de demain, présenté du 24 janvier au 28 mars, prolongera cette conversation autour de la photographie, de l’écologie, des institutions, de la ville et de la conservation. LOIS, à partir du 18 mars, s’attaquera à une question que Lambert aurait certainement reconnue comme une question d’architecture au sens le plus large : comment les lois façonnent-elles nos milieux de vie — et comment pourraient-elles devenir des instruments de justice en matière de logement, d’environnement et de société? Sortis du cadre, consacré aux archives de Gillian Hopwood et John Godwin, poursuivra cette volonté de faire surgir des histoires et des pratiques restées trop longtemps à la périphérie du récit architectural.

Même les archives du CCA entreront dans la conversation. Les histoires orales du CCA, prévues en 2027, feront entendre les voix de celles et ceux qui ont construit l’institution au fil des décennies. La collection photographique continuera, elle aussi, à être interrogée par des artistes contemporains, dans un mouvement fidèle à ce que Lambert a toujours défendu : une collection n’est jamais un mausolée. C’est un outil pour regarder autrement.

Et puis il y aura Phyllis elle-même, photographe infatigable. Un documentaire, Lens Junkie, réalisé par Teri Wehn-Damisch, reviendra sur cette pratique qui traverse toute sa vie : l’appareil photographique comme instrument d’attention, presque comme une seconde paire d’yeux. Une nouvelle série de portraits réalisés par Clara Gutsche prolongera ce regard, avec celle qui avait déjà photographié la construction du CCA et les transformations de Milton-Parc.

Enfin, en janvier 2027, ses mémoires, My First Hundred Years, viendront ajouter sa propre voix à cette histoire. Le titre provisoire a quelque chose de délicieusement provocateur. Mes cent premières années. Comme si cent ans n’étaient pas une conclusion, mais un premier chapitre suffisamment long pour commencer à comprendre ce qui vient ensuite.

C’est peut-être cela, au fond, que célèbre 100Phyllis : non pas seulement un anniversaire, mais une manière d’être au monde.

En 1954, à 27 ans, Phyllis Lambert regardait les plans du futur Seagram Building et refusait de se satisfaire de ce qui existait. Soixante-treize ans plus tard, la méthode n’a pas changé. Elle observe. Elle doute. Elle questionne. Elle photographie. Elle rassemble. Elle provoque des rencontres. Et elle demande encore à l’architecture de répondre à quelque chose de plus grand qu’elle-même.


Elle a 100 ans. Elle n’a pas changé.

Et c’est précisément pour cela que le CCA ne lui consacre pas une rétrospective.

Il lui consacre une année de questions.

LENA GHIO   

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photos © Lena Ghio 2026