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De Gaulle : Résistance — L’obstination comme arme
Il existe des personnages historiques que le cinéma réduit à leur silhouette : une statue avant même que le générique ait commencé. Charles de Gaulle est particulièrement exposé à ce danger. Sa taille, son képi, sa voix, sa raideur, son nom devenu presque synonyme de la France : tout, chez lui, semble déjà appartenir au monument. Le mérite premier de De Gaulle : Résistance, vaste fresque d’Antonin Baudry, est de tenter de rendre à cette statue quelque chose de plus embarrassant et, par conséquent, de plus humain : l’obstination, l’arrogance, l’incertitude et cette forme singulière de génie qui consiste à croire à une possibilité avant que le réel ne lui ait donné raison.
Le film, inspiré de la biographie de Julian T. Jackson, se situe dans l’Europe défigurée du début des années 1940, lorsque la France vient de capituler et que son avenir paraît décidé par d’autres. De Gaulle, général deux étoiles sans véritable armée, gagne Londres avec une idée qui confine à l’hallucination politique : la France n’est pas vaincue parce qu’elle refuse de se considérer comme vaincue. Il lui faut alors transformer cette conviction en puissance. Le pari du film est moins de raconter la naissance d’un héros que de montrer comment un homme s’invente progressivement comme instrument d’une histoire qui, sans lui, aurait pu prendre une tout autre direction.
Simon Abkarian comprend admirablement le paradoxe. Son De Gaulle est imposant sans être infaillible, sûr de lui sans être toujours sûr de sa cause. L’acteur travaille la posture comme une arme : le dos droit, le regard fixe, la lenteur presque cérémonielle des gestes donnent au personnage une dimension comique aussi bien qu’épique. Face à Winston Churchill, interprété avec une superbe rouerie par Simon Russell Beale, cette rigidité devient même une sorte de gag métaphysique. Deux volontés impériales s’affrontent, chacune persuadée d’être la plus lucide, chacune sachant que l’autre est indispensable.
C’est dans cette relation que le film trouve son moteur le plus efficace. Churchill soutient De Gaulle tout en le soupçonnant constamment de mégalomanie ; De Gaulle dépend de Churchill tout en refusant de se comporter comme son protégé. Leur affrontement possède parfois les contours d’une comédie de couple transplantée au cœur d’une guerre mondiale. Mais derrière les joutes verbales se joue quelque chose de plus sérieux : qui a le droit de parler au nom d’une nation lorsque cette nation a perdu son territoire, son gouvernement et, provisoirement, une partie de sa volonté ?
Baudry répond à cette question par le spectacle. De Gaulle : Résistance appartient à cette tradition du grand film historique qui ne s’excuse jamais de vouloir être grand. Chars, batailles, foules, uniformes, radios crépitantes et explosions composent une matière cinématographique volontairement généreuse. La musique de Volker Bertelmann pousse encore cette sensation d’urgence, avec une puissance parfois presque excessive. Le film veut que l’Histoire soit physiquement présente dans la salle, qu’elle fasse du bruit.
Cette ambition spectaculaire n’est pourtant pas ce qu’il y a de plus intéressant. Le film devient véritablement singulier lorsqu’il quitte momentanément le grand homme pour regarder ceux qui, dans son ombre, sont confrontés à des choix dont ils ne maîtrisent ni l’ampleur ni les conséquences.
C’est le rôle de Fernand Bonnier de La Chapelle, incarné par Florian Lesieur. Âgé de vingt ans lorsqu’il assassine l’amiral Darlan à Alger, ce jeune résistant apparaît comme le négatif photographique de De Gaulle. Là où le général transforme la patience en stratégie, Bonnier transforme l’impatience en action. Là où l’un veut inscrire son geste dans la longue durée, l’autre brûle de modifier immédiatement le cours des événements.
Cette seconde ligne narrative est probablement la plus vibrante du film. Le montage de Rehman Nizar Ali et Katie Mcquerrey fait dialoguer les deux destins avec une intelligence remarquable, jusqu’à donner l’impression que deux films — le biopic monumental et le thriller politique — avancent simultanément avant de se rejoindre. Les scènes consacrées à Bonnier ont quelque chose de nerveux, de dangereux, presque clandestin. Elles rappellent que la Résistance n’était pas une abstraction héroïque mais un monde de décisions prises dans l’obscurité, souvent par des individus très jeunes, avec des informations incomplètes et des conséquences irréversibles.
C’est aussi là que le film touche à une question qui dépasse largement De Gaulle : qu’est-ce que l’action politique lorsque tout semble déjà joué ?
Notre époque aime raconter la Seconde Guerre mondiale comme une époque où les choix étaient plus nets, les héros plus courageux, les compromissions plus facilement identifiables. De Gaulle : Résistance est plus intéressant lorsqu’il fissure cette nostalgie. De Gaulle n’est pas simplement un homme qui « savait » ce que l’avenir réserverait à la France. Il avançait dans le brouillard. Son génie tenait précisément à sa capacité de convertir une hypothèse en certitude collective.
Le problème est que le film, par moments, succombe lui-même à cette connaissance rétrospective. Certains personnages semblent parler comme s’ils avaient lu les livres d’histoire que nous lirons après eux. Les dialogues explicatifs appuient parfois ce que les images viennent déjà de démontrer. L’appel du 18 juin, notamment, n’avait guère besoin d’être accompagné d’une paraphrase solennelle : le cinéma devrait pouvoir faire confiance à la puissance d’un homme qui parle dans un micro et à un pays qui, pour l’instant, ne l’écoute presque pas.
Cette lourdeur n’annule pourtant pas la force du projet. Elle révèle même une contradiction féconde. Baudry veut faire un film populaire, spectaculaire, immédiatement lisible, mais il raconte une histoire dont la véritable matière est l’incertitude. Il veut filmer le mythe tout en montrant l’homme qui doit le fabriquer.
C’est pourquoi le titre Résistance finit par résonner au-delà du contexte militaire. Résister, ici, ce n’est pas seulement combattre l’occupant. C’est refuser la conclusion prématurée. C’est considérer qu’une défaite n’est pas nécessairement une destinée, qu’un rapport de forces peut être déplacé, qu’un individu presque dépourvu de moyens peut parfois modifier l’espace des possibles.
Le film ne demande évidemment pas de chercher aujourd’hui un nouveau de Gaulle. Ce serait même trahir ce que son personnage révèle. De Gaulle pouvait devenir un point de ralliement parce qu’il surgissait dans une situation exceptionnelle où l’enjeu était de maintenir vivante l’idée même d’une France républicaine. Nos crises contemporaines — dérèglement climatique, concentration extrême des richesses, guerres, affaiblissement démocratique, bouleversements de l’intelligence artificielle — ne réclament pas nécessairement un « grand homme ». Elles réclament quelque chose de plus difficile : une imagination politique collective capable de ne pas confondre prudence et impuissance.
C’est peut-être la véritable ironie de cette fresque française. Nous regardons De Gaulle parce qu’il nous paraît appartenir à une époque où les dirigeants osaient encore agir. Mais son exemple suggère une vérité moins confortable : l’audace politique n’est pas toujours une qualité que l’Histoire distribue aux grands hommes. Elle peut être une décision.
De Gaulle : Résistance n’est donc ni un portrait définitif ni une leçon d’histoire parfaitement équilibrée. C’est un film de guerre conventionnel qui trouve sa puissance dans une idée presque subversive : le futur n’est jamais aussi fermé qu’il en a l’air. Baudry filme un homme qui refuse de prendre la défaite pour une vérité métaphysique. Son obstination est parfois ridicule, son arrogance souvent irritante, sa vision parfois aveuglante. Mais elle possède une qualité devenue étrangement rare : elle agit.
Et lorsque le film s’achève, ce n’est pas tant le képi de De Gaulle que cette question qui demeure : combien de fois avons-nous appelé « réalisme » ce qui n’était, au fond, que notre propre renoncement ?
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