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Il y a quelque chose de délicieusement obscène dans l’idée de demander à ses enfants combien d’argent il leur faudrait pour être heureux. Pas « combien vous voulez », pas même « de quoi avez-vous besoin », mais quelle somme, exactement, permettrait de solder l’inquiétude, l’ambition, la solitude ou le ressentiment. Dans Chers Parents, Emmanuel Patron fait de cette question apparemment anodine le détonateur d’une comédie familiale qui commence comme un boulevard bien huilé et finit par regarder l’argent avec les yeux d’un moraliste qui aurait perdu toute envie de moraliser. Adapté de la pièce à succès coécrite par Patron et sa sœur Armelle, le film assume ses origines théâtrales sans chercher à les dissimuler. Il en tire même une force : huis clos, répliques acérées, entrées et sorties, retournements de pouvoir et personnages qui, sous le vernis de la bienséance, attendent simplement le moment de mordre.
Jeanne et Vincent, professeurs à la retraite, ont pourtant tout du couple bourgeoisement raisonnable. Ils vivent dans le Midi, affichent des convictions plutôt progressistes et convoquent leurs trois enfants sous prétexte d’une importante nouvelle. Louise, jeune médecin en devenir, vit seule avec son chat ; Jules, critique et poète empêché, traîne derrière lui une ambition littéraire qui ne dépasse jamais vraiment le stade du projet ; Pierre, entrepreneur dans les panneaux solaires, croit davantage à la réussite qu’aux états d’âme. La nouvelle est d’abord rassurante : les parents veulent partir au Cambodge afin de créer un orphelinat. Mais lorsque les enfants découvrent que leurs géniteurs viennent surtout de gagner 150 millions d’euros au Loto, la philanthropie cède rapidement la place à une question beaucoup moins noble : combien chacun peut-il récupérer ?
André Dussollier et Miou-Miou sont magnifiques dans cette partition à double fond. Ils jouent des retraités goguenards qui semblent avoir découvert, avec leur fortune, une nouvelle forme de liberté : celle de ne plus avoir à faire semblant. Dussollier, en particulier, paraît s’amuser à déplacer sans cesse la frontière entre la tendresse paternelle et la cruauté. Son personnage sourit lorsqu’il faudrait s’indigner, plaisante lorsqu’il faudrait expliquer, et laisse planer dans ses silences une petite menace qui rend chaque conversation suspecte. Miou-Miou lui apporte une rouerie plus terrienne, moins ostensiblement joueuse, mais tout aussi redoutable. Ensemble, ils composent un couple dont l’apparente décontraction devient progressivement une arme.
Face à eux, les enfants ne sont jamais réduits à de simples vautours. C’est précisément ce qui rend le film plus intéressant que la morale facile sur les riches et les cupides. Chacun arrive avec sa propre définition de la « juste » somme. Louise veut rester raisonnable, parce qu’elle a appris à ne pas demander. Jules hésite, parce que son manque d’assurance se transforme en embarras dès qu’il doit reconnaître qu’il désire quelque chose. Pierre, lui, avance sans détour : l’argent est un outil, le pouvoir est une réalité et il serait absurde de feindre le contraire. Pauline Clément, Thomas Solivérès et Arnaud Ducret donnent à ces trois trajectoires une couleur singulière. Leur rivalité n’est jamais abstraite : elle ressemble à celle de frères et sœurs qui se connaissent trop bien pour ignorer exactement où frapper.
Le meilleur du film surgit alors d’une idée presque expérimentale : que devient une famille lorsque la hiérarchie économique qui la traversait depuis toujours est soudain bouleversée ? Celui qui demandait devient celui qui peut refuser. Celui qui réussissait devient celui qui quémande. Celui qui se croyait généreux découvre qu’il comptait les sacrifices des autres. Le mot « transmettre », apparemment noble, devient ainsi une monnaie d’échange. « Équité » se transforme en argument de négociation. La famille, institution supposée fondée sur le don, se révèle traversée par une comptabilité secrète : qui a donné quoi, qui a reçu combien, qui mérite davantage ?
Patron orchestre cette décomposition avec un sens du rythme particulièrement sûr. Les quiproquos s’empilent, les conversations dérapent, les alliances se font et se défont. Une promenade à vélo, qui tourne à la course effrénée, constitue notamment un joli point de bascule : la rivalité familiale cesse d’être une affaire de paroles pour prendre la forme burlesque d’une compétition presque enfantine. Arnaud Ducret y trouve l’occasion de pousser Pierre jusqu’à l’absurde, avec cette énergie légèrement pathétique du garçon qui refuse obstinément de reconnaître que le jeu lui échappe. Le film comprend que le comique naît souvent moins de la plaisanterie que de la disproportion entre ce que les personnages croient faire et ce qu’ils sont réellement en train de révéler.
C’est là que Chers Parents s’éloigne heureusement de certaines comédies françaises contemporaines consacrées aux gagnants du Loto. Là où Heureux Gagnants transformait l’argent en malédiction par une série de variations féroces, et où Les Tuche ou À l’Ancienne peuvent davantage miser sur la mécanique populaire, Patron s’intéresse aux conséquences intimes de la fortune. Le jackpot n’est pas seulement un ressort narratif : c’est un révélateur chimique. Il fait remonter à la surface les rancœurs, les frustrations et les fantasmes qui existaient déjà. Personne ne devient véritablement autre avec l’argent ; chacun devient simplement plus visible.
Cette noirceur est cependant accompagnée d’une légèreté qui empêche le film de se transformer en fable pesante. Les dialogues sont suffisamment affûtés pour que l’on puisse rire d’une situation tout en percevant ce qu’elle dissimule. Il y a quelque chose, dans cette façon de passer de la plaisanterie à la cruauté puis de revenir à la plaisanterie, qui rappelle la tradition de la comédie noire italienne. Le film pourrait ainsi évoquer, par intermittence, l’acidité de L’Argent de la vieille ou la férocité sociale d’Affreux, sales et méchants, sans jamais prétendre à leur ampleur satirique. Son terrain demeure celui de la famille, cette petite république où les élections sont truquées et où chacun connaît déjà les faiblesses de ses adversaires.
Mais cette mécanique, aussi efficace soit-elle, finit par montrer ses coutures. Certaines situations demandent au spectateur une indulgence que le reste du film ne réclame pas. La scène de prise d’otage, notamment, apparaît poussive et peu crédible, comme si la pièce avait soudain réclamé une surenchère que le cinéma ne parvenait pas entièrement à absorber. Le problème n’est pas tant l’invraisemblance — une comédie peut parfaitement s’en nourrir — que le décalage de ton. Lorsque le gag devient événement, la légèreté vacille. On sent alors les limites d’une adaptation qui conserve une structure et des réflexes de théâtre tout en cherchant ponctuellement à élargir son univers.
Il serait pourtant dommage de lui reprocher de ne pas être un film réaliste. Chers Parents appartient à une tradition où la vraisemblance est moins importante que la précision morale. Ses personnages sont parfois poussés jusqu’à la caricature, mais ils sont caricaturaux de manière révélatrice. Pierre est le requin ; Jules, l’intellectuel paralysé ; Louise, la gentille fille qui se retrouve seule avec ses bonnes intentions. Les parents eux-mêmes sont des monstres de politesse. Mais derrière ces silhouettes de vaudeville se dessine une observation assez fine : la famille n’est pas nécessairement un espace de désintéressement. Elle est aussi le lieu où l’on ose demander ce qu’on n’oserait jamais réclamer à un étranger.
Le film trouve enfin son meilleur ton dans son refus de conclure par une morale rassurante. L’argent rend fou, certes, mais il peut aussi changer une existence. La fortune peut libérer autant qu’elle empoisonne. Et le bonheur, contrairement à l’adage, n’est peut-être pas incompatible avec une certaine quantité d’euros — tout dépend de ce que l’on était prêt à devenir pour les obtenir. Le dernier mouvement du film conserve cette ambiguïté avec une ironie bienvenue, préférant le sourire en coin au sermon.
Chers Parents n’est donc pas une révolution du genre, et ses ambitions restent celles d’une comédie populaire solidement charpentée. Mais c’est précisément cette modestie qui lui permet d’être plus mordant qu’il n’en a l’air. Sous ses apparences de vaudeville familial, le film dissèque une question vieille comme l’héritage : que vaut l’amour lorsqu’on commence à lui attribuer un prix ? Emmanuel Patron n’apporte pas de réponse définitive. Il fait mieux : il laisse ses personnages négocier, mentir, s’aimer, se jalouser et se trahir jusqu’à ce que le rire devienne légèrement inconfortable. C’est dans ce petit malaise, plus encore que dans les bons mots, que Chers Parents trouve sa véritable fortune.
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